Dossier – Variations autour du téléphone au cinéma

Le téléphone est un objet de mise en scène qui offre des possibilités très nombreuses. C’est un objet qui a évolué au fil des années, cela implique un lot de conséquences, non seulement sur le plan de la mise en scène mais aussi du récit. Aujourd’hui, une personne isolée ne l’est plus complètement grâce au téléphone, celui-ci peut ne pas capter, être volé… Les moyens pour filmer une conversation téléphonique sont aussi très différents, les réalisateurs jouent sur les mouvements, l’échelle des plans, les couleurs… Dans ce dossier, dans une première partie, nous allons essayer d’analyser les différentes utilisations du téléphone dans les mises en scène puis dans une deuxième partie plus concrète, on analysera plusieurs scènes pour véritablement dégager des possibilités précises que peuvent offrir les téléphones dans les films.

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Au cinéma, lors d’une conversation téléphonique, la voix est vocodée, malgré l’aspect peu réaliste, cette technique est une convention. Le mot «téléphone» implique, sans même avoir un scénario, plusieurs choix basiques à faire : le téléphone fixe ou portable, la sonnerie, la couleur, montrer l’autre correspondant ou pas, ne montrer aucun correspondant… Les options sont donc multiples, sans même la présence d’une histoire. On peut donc bien imaginer la multiplicité de ces choix et l’ajout d’autres lorsqu’il y a un scénario. Grâce à une liste, non exhaustive, de films, on va analyser les différentes utilisations du téléphone.

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Le crime était presque parfait, Hitchcock

Le téléphone peut constituer l’ouverture des films et peut causer des quiproquos dans Le bûcher des vanités de Brian De Palma avec Tom Hanks ou bien peut être utilisé pour des déclarations romantiques, comme l’illustre la scène d’ouverture d’Ascenseur pour l’échafaud. Dans American Gigolo, il n’y a certes pas de téléphone dans l’ouverture mais on en parle à plusieurs reprises, puisque Richard Gere conduit sous la musique de Blondie, Call me. Le téléphone peut aussi constituer un élément très important du scénario, toute l’intrigue peut s’y reposer dessus comme Une journée en enfer avec Bruce Willis ou bien seulement en partie, telle la mission de James Bond dans Casino Royale, celui-ci utilisant les téléphones pour repérer ses ennemis. Qui dit téléphone dit aussi conversation. Brian De Palma et Wim Wenders, par exemple, optent pour le split-screen afin de mieux représenter la conversation, système parodié dans OSS 117. Les conversations impliquent également des coups de fil majeurs, décisifs, Hitchcock utilise des cadrages originaux, insolites dans La mort aux trousses mais c’est encore plus explicite dans L’homme qui en savez trop. Les conversations sont parfois dérangés par des baisers inopportuns, dans Goldfinger ou bien Les enchainés de Hitchcock avec Cary Grant et Ingrid Bergman. A l’inverse, au cinéma, la conversation téléphonique est un moyen pour les personnages de se déchainer dans des engueulades plutôt violentes, comme dans Punk drunk love ou J’ai tué ma mère dans lequel le téléphone permet à Anne Dorval de proposer un jeu magistral.

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Ascenseur pour l’échafaud, Louis Malle / Une journée en enfer, John McTiernan / Casino Royale, Martin Campbell / Blow Out, Brian De Palma / L’homme qui en savait trop, Alfred Hitchcock / Goldfinger, Guy Hamilton / Les enchainés, Alfred Hitchcock / J’ai tué ma mère, Xavier Dolan

Les personnages appellent aussi pour des raisons plus importantes. Il s’agit d’un coup de fil d’urgence de John Travolta dans Pulp Fiction, heureusement décroché, mais empêché dans Seule dans la nuit, dans lequel Audrey Hepburn est coupée de l’extérieure à cause de la coupure des fils du téléphone. Dans beaucoup de films aussi, le policier et le criminel échangent par le téléphone, ce qui accroit les tensions. Cette méthode est certes utilisée dans Une journée en enfer mais aussi dans Insomnia de Christopher Nolan qui pose un duel entre Al Pacino et Robin Williams. Kevin Costner appelle aussi Demi Moore dans Mr Brooks pour lui exprimer tout son respect puis jette le téléphone dans le vide. Jason Statham, lui aussi, appelle à la fin du film Ryan Phillippe pour lui révéler sa culpabilité dans Chaos. Quant à Liam Neeson, il reçoit des textos de la part d’un criminel dans un avion dans le récent Non-Stop. Le téléphone constitue aussi un leurre, pour attirer le personnage dans un piège, afin de le tuer comme dans L’espion qui m’aimait, de le kidnapper comme dans La mort aux trousses ou Rabbi Jacob ou bien de déclencher une bombe comme dans The dark knight. Le téléphone est aussi lié à l’angoisse, la peur de l’inconnu, élément véritable de suspense tel dans Scream, Freddy et citons encore une nouvelle fois Alfred Hitchcock avec Le crime était presque parfait. Il peut aussi être lié à la mort, un plan sur un téléphone peut suggérer la mort ou bien l’enlèvement d’un personnage. Il y a aussi des utilisations plus insolites du téléphone dans les films. Michael Douglas en possède un très gros dans Wall Street alors que Ben Stiller en possède un trop petit dans Zoolander. Il peut être utilisé par un extraterrestre, tel E.T. dans le film éponyme ou bien avec David Lynch, peut servir à un échange très insolite dans Lost Highway ou bien encore à «s’appeler soi-même», dans Mulholland Drive. Il peut aussi servir en tant que mémoire pour Julianne Moore dans le tout récent Still Alice. Quant à Leonardo DiCaprio, lui préfère vendre des actions dans Le loup de Wall street. Le téléphone est aussi récurrent dans les James Bond et sert de gadget, notamment avec Pierce Brosnan dans Demain ne meurt jamais. Enfin, certains personnages préfèrent plutôt envoyer des textos, lesquels apportent beaucoup de profondeur à la scène lorsqu’ils sont accompagnés par la musique mélancolique de Pino Donaggio composée pour Blow Out dans Boulevard de la mort de Tarantino. Une conversation téléphonique peut aussi impliquer la présence d’une cabine téléphonique. C’est un abris pour Tippi Hedren dans Les oiseaux, un piège pour Colin Farrell dans Phone game ou pour la pauvre conductrice dans Octopussy qui n’aperçoit pas que l’on vole sa voiture.

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Pulp Fiction, Quentin Tarantino / Seule dans la nuit, Terence Young / Insomnia, Christopher Nolan / Mr Brooks, Bruce A. Evans / Chaos, Tony Giglio / Non-Stop, Jaume Collet-Serra / Scream, Wes Craven / Le crime était presque parfait, Alfred Hitchcock / Wall Street, Oliver Stone / Lost Highway et Mulholland Drive, David Lynch / Still Alice, Richard Glatzer et Wash Westmoreland / Le loup de Wall Street, Martin Scorsese / Demain ne meurt jamais, Roger Spottiswood / Les oiseaux, Alfred Hitchcock / Octopussy, John Glen

On a donc vu, de manière plutôt générale, les différentes possibilités d’utilisation qu’offre le téléphone. Maintenant, dans cette deuxième partie du dossier, je vais analyser des scènes de conversation téléphonique pour comprendre le rôle concret du téléphone ainsi que les choix de réalisation.

L’impossible monsieur Bébé, Howard Hawks

La séquence débute en pleine conversation entre Cary Grant et sa fiancée. Il est assis, au centre du cadre et parle au téléphone. Ensuite survient un plan sur sa fiancée. Elle  est également assise, au centre. Les deux personnages sont habillés de manière presque identique et parlent du même sujet. Ils sont donc confondus, constituant véritablement une même personne. Il y a toutefois deux différences. Elle regarde à gauche, c’est à dire vers la droite du cadre et elle est coincée dans une pièce plutôt encombrée alors qu’il n’y a rien à la droite – à gauche du cadre – de Cary Grant lorsqu’il est assis. Il se dirige ensuite vers la gauche pour ouvrir la porte et doit emmener avec lui le téléphone et ne doit pas chuter à cause du fil, ce qui ajoute un petit effet comique à la scène. Il est plutôt dynamique alors que la fiancée ne l’est pas du tout, coincée, c’est un fossile. Howard Hawks ne lui consacre d’ailleurs qu’un seul plan et donc ne lui accorde pas d’importance. La séparation aurait été triste si plusieurs plans auraient été accordés pour la fiancée. Pour l’instant, le téléphone est utilisé pour créer un véritable clivage entre ces deux personnages. Toutefois, la scène est encore plus intéressante avec la suite de l’action.

Il revient à droite, s’assoit et raccroche. Le téléphone sonne pour la première fois, la sonnerie est longue, il hésite à longue, ce qui instaure un suspense. Katharine Hepburn apparaît pour la première fois dans cette séquence. Alors que la séquence démarrait en pleine conversation, cette fois-ci, le début de la conversation n’est pas supprimée, ce qui dramatise la scène et accorde bien plus d’importance au personnage de Katharine Hepburn, qui s’oppose tout de suite à la fiancée. Elle est non seulement magnétique, la prise de pouvoir est immédiate, mais aussi surféminisée grâce à sa robe blanche et son nuage de voile. Le décor, aussi, est composé d’objets blancs – même le téléphone est blanc – qui ajoutent de la prestance et de l’importance au personnage. On peut comparer Katharine Hepburn à un bel oiseau. Howard Hawks offre un deuxième plan à Katharine Hepburn, on oublie tout de suite la fiancée. Le changement d’échelle pour le quatrième plan de Katharine Hepburn dévoile le fameux léopard, l’effet est assez comique. Les plans sur Katharine Hepburn sont très longs, elle parle beaucoup au téléphone, bien plus que Cary Grant. A partir de la chute de Katharine Hepburn, Cary Grant se lève, inquiet, alors qu’avec la fiancée, il était assis coincé et s’était levé pour ouvrir le facteur. Le spectateur sent donc bien une véritable osmose entre les deux personnages. Le processus d’envoûtement de Katharine Hepburn fonctionne bien puisqu’il séduit totalement Cary Grant. Howard Hawks joue ensuite avec le son. Nous voyons certes l’image mais à cause du téléphone, les deux personnages n’ont que le son. Le téléphone, ici, joue sur les sons pour envoûter Cary Grant. Il se déplace et tombe à cause du téléphone, comme elle, à gauche. Le téléphone dans cette scène est donc cruciale puisqu’il permet de rendre véritablement la scène comique, de poser des clivages ainsi que des rapprochements.

L'impossible monsieur Bébé, Howard Hawks

L’impossible monsieur Bébé, Howard Hawks

Very Bad Trip, Todd Phillips

La scène d’ouverture du film est très intéressante. la couleur blanche prédominante ainsi que les fleurs, dès le premier plan, indiquent la préparation du mariage. Le travelling circulaire apporte de la douceur et la chanson romantique un certain lyrisme. Les deux premières scènes montrent donc une impression de contrôle. Le son du téléphone dérange tout de même ce cocon. On remarque que le répondeur de Doug est plutôt fade, stéréotype. Le répondeur du dentiste, lui, est bien plus original. On a donc déjà des clivages grâce au téléphone, avant même qu’il apparaisse. L’accumulation des messageries accroit le suspense, une petite panique se créée. Tracy est en peignoir blanc, placée à droite de l’écran, la famille se situe en arrière plan, la droite évoque donc le mariage et les festivités. Phil est en noir placé à droite, l’arrière plan constitué d’un désert annonce l’histoire à venir. On remarque aussi bien évidemment l’emploi d’une caméra stable pour elle alors que pour lui, Phillips choisit logiquement une caméra à l’épaule. Cette scène est assez classique et ne propose rien d’innovant mais la conversation téléphonique permet de poser clairement le clivage entre deux univers.

Very Bad Trip, Todd Pilips

Very Bad Trip, Todd Pillips

Journal intime, Nanni Moretti

L’île aux enfants est une scène très intéressante, dans lequel le téléphone et les conversations téléphoniques permettent encore une nouvelle fois d’opposer des personnage, cette fois-ci de manière plus originale et insolite. On remarque, lors de la première conversation téléphonique, que les taches rouges dans l’arrière plan du plan avec l’adulte renvoient au vase rouge du plan avec l’enfant. Il y a donc une forme de symétrie entre les deux univers qui se ressemblent fortement, cependant c’est bien le téléphone qui diffère par rapport aux deux mondes. Alors que le téléphone de l’adulte est une grande cabine rouge, celui de l’enfant est totalement noir et aussi bien plus petit, à l’image de l’enfant. Malgré la différence de taille, ici, c’est bien l’enfant qui possède le pouvoir. L’enfant maîtrise la situation et mène la danse dans cette île. Les adultes qui appellent sont prisonniers du téléphone, isolés. Les enfants, chez eux, sont libres. L’enchainement des trois plans sur les adultes montrent que le cas est généralisé et concerne tout le monde. Le travelling final de cette scène dévoile une confusion générale.

Veuillez cliquer sur ce lien pour visionner la scène sur Vodkaster.

http://www.vodkaster.com/embed/clip/236827

Taxi Driver, Martin Scorsese

La dernière scène de ce groupement est celle de la conversation téléphonique de Robert De Niro dans Taxi Driver. Il est bloqué à droite du cadre, ce qui contribue à une atmosphère d’oppression, il y a peu d’espace. Martin Scorsese fait le choix crucial de cacher son visage avec le combiné et sa main, toute l’émotion dans cette scène passe par le corps et la voix. L’absence de voix vocodée contribue également à la solitude du personnage, Robert De Niro est seul, livré à lui-même en quelque sorte. La caméra stable permet de se focaliser entièrement sur lui et ce qu’il dit. Malheureusement, l’humiliation est progressive : il propose d’abord à Betsy de l’inviter au restaurant, puis de prendre un café puis enfin, de lui offrir des fleurs. La couleur de son blouson se noie dans la saleté du mur, le personnage commence à être dégradé. L’effacement de l’acteur est progressif, au profit d’un couloir, seul chemin qui annonce sa sortie. La fille largue Travis et nous aussi à cause du travelling sur ce couloir. Le plan est aussi bien entendu symbolique puisqu’il traduit toute la solitude du personnage. Dans cette scène, Martin Scorsese utilise donc le téléphone pour renforcer la solitude du personnage ainsi que sa dégradation.

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Un commentaire

  1. Benjamin · mai 10, 2015

    En attendant de te lire, j’ai en tête un film indépendant sympa, pendu au bout du fil et sorti peu de temps avant l’ère du portable : Denise calls up de Hal Salwen

    Aimé par 1 personne

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