Terminator, la séquence du poste de police

Image15

Traçons notre sillon sur les thèmes de la peur et de la technologie avec l’analyse d’une nouvelle séquence du premier volet du Terminator. Même si la séquence du poste de la police est moins riche que celle du nightclub, on établit toutefois des similitudes intéressantes, et surtout, un approfondissement de la pensée présentée lors de la première séquence.

On repère trois extraits à partir de 48:26, les deux premiers étant des extraits de présentation du poste montés en alternance avec la chirurgie macabre du Terminator. La première débute par un panoramique gauche qui dévoile une Sarah Connor dévastée, puis c’est le retour du policier. C’est bien en partie à cause de lui que Sarah s’est retrouvée en face du Terminator dans le nightclub. On découvre également le personnage du docteur. Le deuxième extrait présente l’autre personnage du duo, Kyle, montré par des menottes. Après Sarah dans le nightclub, c’est au tour de Kyle d’être emprisonné, la salle d’interrogatoire renvoie bien évidemment à la cellule de prison. Les volets et leur reflet rappellent ici aussi le motif des grillages, renvoyant donc à la prison. Il est intéressant de noter qu’il s’agit non seulement d’une prison physique mais aussi symbolique, puisqu’il est isolé symboliquement, personne ne le croyant, n’approuvant à son histoire complètement rocambolesque. Le miroir entre les deux salles créée une rupture, dans la deuxième salle, on observe qu’un des policiers se moque de l’histoire de Kyle. Le lieutenant, lui, essaie de comprendre, on le sent plus attentionné, à l’écoute. Quoi qu’il en soit, le miroir représente bien ici la mauvaise vision, une volonté contraire de bien voir, la vision ici est floutée, opaque, on refuse de voir la réalité en face.

Le troisième extrait – soit la véritable scène du poste – débute par un plan montrant en intégralité un écran qui montre le médecin interroger Kyle, toujours en salle d’interrogatoire. Toutefois le réalisateur nous manipule dans la mesure où il ne s’agit pas d’un direct mais d’un enregistrement et que Kyle n’est pas en garde à vue au moment où on le voit répondre aux questions du médecin. Un panoramique gauche dévoile la manipulation en montrant les policiers qui étaient de l’autre côté du miroir ou même dans la salle comme le médecin ainsi que Sarah Connor. Elle aussi, on la sent emprisonné dans cette pièce oppressante, lourdement ameublée, avec toujours ce motif de grille rendu par les volets. Le fait que Sarah soit isolée marque une rupture, une forme de distance avec Kyle, même si bien entendu ils ne sont pas très loin l’un de l’autre, laquelle créée une forme de manque de sécurité.

Il est intéressant de faire l’analogie entre la technologie du Terminator, montrée lors de la séquence du nightlub, et de la technologie humaine, ici la télévision, et plus précisément la relecture, l’enregistrement. Le « replay » est une technologie négative, moins performante en tout cas par rapport à celle du Terminator. Tout d’abord, si on revoit, cela veut bien dire que l’on a mal vu dès le début et qu’on est obligé de revoir pour bien faire attention. Toutefois, l’affirmation ici est nuancée car le « replay » permet toutefois de montrer à une personne un évènement passé auquel elle n’a pas pu assisté, ici Sarah, qui n’avait pas assisté à l’interrogatoire. Mais, il aurait bien entendu été meilleur qu’elle voit Kyle en direct, plutôt qu’un fichier vidéo. On remarque également d’autres points négatifs dans cette technologie. Si la caméra montrait Kyle en gros plan, la technologie, elle, montre Kyle d’un seul point de vue avec une image plate. Il s’agit en réalité, non pas d’un gros plan sur Kyle, mais d’un gros plan sur la télévision, donc d’un trompe-l’oeil, d’une illusion optique. Pour montrer Kyle en gros plan, on est obligé de montrer la télévision en gros plan car la technologie, la caméra de la vidéo enregistrée, est bien incapable de procéder à ce gros plan. En plus, les spectateurs de la télévision, que sont Sarah, les policiers et le médecin, eux, ne voient pas en gros plan comme nous, mais toujours une image plate. C’est exactement le processus inverse avec le Terminator, en effet, durant la scène de la poursuite après la sortie du nightclub, sa technologie opérait d’elle-même des zooms. On avait bien cette preuve que ce n’était pas la caméra qui opérait les zooms dans la vision du Terminator mais bien que c’était le Terminator qui procédait à ces zooms, et cette preuve est due, si on prête attention, aux détails informatiques écrits que l’on a dans la vision. Or, s’il s’agissait de zooms opérés par la caméra, on aurait eu aussi des zooms dans les écrits et les divers schémas, or ce n’est pas le cas, les écrits gardent la même échelle, l’image est zoomée, preuve que c’est bien le Terminator qui zoome, et non la caméra.

La technologie humaine est donc problématique car elle est trompe-l’oeil et surtout, présente des inexactitudes pour le spectateur. Pour souligner le contraste entre la technologie humaine et la technologie du Terminator, les deux sont présentées différemment. Notez en effet le caractère statique de la vidéo enregistrée vue dans la télévision et la vision en mouvement du Terminator. Aussi, la vidéo filmée dans le poste de police est bleue alors que la vision du Terminator est rouge. Ce contraste de couleur bleu/rouge est nettement explicite. On note ensuite un processus de resserrage intéressant bien que très artificiel. Alors qu’on se resserre sur l’écran, sur lui donc d’une certaine façon, on se resserre également sur Sarah. Cela instaure bien entendu une forme de liaison entre les deux, une relation très intime. Mais le procédé est doublement artificiel, car il est impossible, superficiel, une liaison ne pouvant pas être créée physiquement entre une télévision et une personne, ici Sarah – soulignant au passage le fait que l’humain accorde trop d’importance à la technologie, en crée trop de liens avec, ce qui va aboutir à sa perte, la création des machines – de plus la temporalité est différente, Kyle n’étant pas au moment présent dans la mesure où il s’agit d’un « replay », c’est donc une liaison entre elle du présent et lui du passé. Mais c’est encore plus complexe dans la mesure où lui du passé parle du futur de Sarah, la menace du Terminator, alors qu’elle est au présent. Donc on en tire une seule conclusion, avec ce procédé, la liaison entre Sarah et la télévision n’est en fait pas une liaison entre Sarah et Kyle mais une liaison entre Sarah et le Terminator, une nouvelle fois comme dans la séquence du nightclub. Cet enchainement de plans bien que simples d’apparence est en fait très révélateur.

Contrairement à la scène du nightclub, dans laquelle Sarah, par le téléphone, la technologie donc, avait crée aussi un lien avec le Terminator, qui semblait très proche d’elle, ici le procédé donne l’impression contraire : c’est Kyle qui crée le lien avec Sarah par la télévision, la technologie, mais ils semblent eux très loin l’un de l’autre, et Kyle ne donne certainement pas l’impression que rendait le Terminator, c’est-à-dire de se trouver en face d’elle, même si physiquement ce n’était pas le cas. Comme Kyle est temporellement décalé, il ne peut pas être physiquement présent dans le temps présent, c’est donc assez explicite. L’enchainement artificiel enchaine gros plan, presque insert, ce qui est très percutant, voire même inquiétant, mais toujours artificiel. Il ne faut cependant pas prendre les paroles de Kyle à la légère, il dit même sûrement vrai. Encore une fois, comme dans la séquence du nightclub et dans cette séquence-même avec le miroir, la société est indifférente face à ce qu’elle voit, ou plus précisément elle refuse de voir vrai, de voir la réalité, sa vision étant opaque. Ici on a trois temps : le passé (TV), le présent (les spectateurs) et le futur (l’attaque à venir), or les spectateurs qui se trouvent devant la télévision au moment présent sont complètement indifférents de ce que présage Kyle, ils le prennent tous à la légère, sauf Sarah qui est inquiétée et a connu cette peur. Les policiers et le docteur ne ressentent rien, le lieutenant est intrigué, surtout soucieux de voir Sarah qui s’inquiète. Le lieutenant joue le rôle de l’homme bon, gentil, protecteur, bienveillant, il donne un café à Sarah, lui pose dessus une veste lorsqu’elle s’endort plus tard, sa bienveillance ne peut pas l’empêcher d’arrêter la vidéo pour rassurer Sarah. Au miroir s’est substitué l’écran de télévision qui opacifie la vision des spectateurs, c’est donc la technologie qui opacifie au profit d’elle-même, à savoir la suprématie des machines dans le futur.

Image11.png

Le lieutenant, soucieux, demande donc d’arrêter la vidéo. Alors que les individus du nightclub étaient indifférents, le lieutenant, lui, est encore pire puisqu’il refuse de voir la réalité en face et décide de tout couper, il fuit les choses. En cela, la scène de la télévision est très forte et la pensée est très subtilement mise en scène. Le plan flash sous forme d’insert est d’ailleurs très indicateur puisqu’on nous montre explicitement le bouton « pause », il s’agit-là d’un arrêt sur image, tout s’arrête, ce qui marque bien le refus de voir la réalité en face. On a également un plan flash sur l’écran, et sa mauvaise connexion, le chaos visuel marque bien la coupure de l’image, la coupure de la réalité, ce qui entraine chaos et catastrophe. Face à ce refus de réalité, il n’y aura qu’un seul dialogue : « désolé ». On a cette impression que le personnage du médecin est démuni, il ne fait pas quoi faire. On peut interpréter de plusieurs façons ce « désolé », on pourrait l’interpréter avec l’anaphore : « désolé de vous empêcher de voir la réalité en face, désolé mais on ne peut rien faire, désolé mais on est démuni face à cette menace, désolé mais le Terminator est trop fort, désolé nous sommes trop faibles ». Ce « désolé » pourra rappeler, pour ceux qui le souhaitent, le « désolé » d’Eva Green dans Casino Royale après la perte au jeu de poker, auquel Daniel Craig répondait justement an anaphore et avec ironie : « désolé? désolé? Et si vous faisiez une phrase complète avec ça? », puis « désolé que le Chiffre gagne, tue des innocents et finance le terrorisme, désolé dans ce sens là? ». Les policiers sont complètement éloignés de la réalité qu’ils poursuivent à donner des mauvais conseils et cette fois-ci ils proposent à Sarah de porter un gilet pare-balles, conseil qu’elle ne suivra pas. C’est complètement ridicule tant le gilet pare-balles est décalé par rapport à la menace représenté par le Terminator.

Un panoramique droite accompagne le médecin sortir puis, lorsque le Terminator entre et prend sa place, change de sujet et accompagne le Terminator. Son arrivée en contre-plongée accroit l’oppression et la menace. Le policier, lui aussi en décalage, invite le Terminator à s’assoir sur un banc, sur un ton légèrement impoli. Les deux contre-plongées sur le visage du Terminator font très peur, surtout le dernier souligné par la menace « je reviendrai ». Durant tout le film, le Terminator ne fait que revenir, il revient toujours, la seule question n’étant plus que celle du temps, en combien de temps va-t-il revenir? Un panoramique droite l’accompagne à la sortie. Les inserts avec le crayon qui écrit souligne bien le totale décalage du policier avec ce qu’il se passe, ou va se passer. Remarquez lors de ces plans insert un vent très mystérieux qui fait office de bande sonore et inquiète davantage. Soudain, la porte se défonce et la voiture fracasse la pièce. En alternance, on montre Sarah qui se réveille. Le Terminator sort de sa voiture et tient deux armes de guerre. On a ensuite un nouveau plan flash de Sarah puis on revient sur le Terminator puis des plans flash de la police, de Sarah qui comprend enfin ce qui se passe et du Terminator. L’alternance avec des plans flash de Sarah montre bien qu’elle est piégée. Mais le suspens n’est pas crée de la même manière que lors de la séquence du nightclub. Contrairement dans cette séquence, on ne sait pas vers où va le Terminator, on ne sait pas quand il rencontrera Sarah, ce sera peut-être dans l’immédiat ou ce sera plus tard. C’est cette donnée de distance, de temps, inconnue, qui crée les tensions et le suspens, ce n’était pas le cas dans le nightclub où le Terminator se dirigeait vers Sarah. Ici, le Terminator avance, en contre-plongée, rien ne peut l’arrêter, le montage est encore plus nerveux en montrant en plan flash des bouts de fusil. Le massacre recommence.

Les plans flashs sur le fusil montrent que le Terminator est représenté par l’arme, la puissance de feu, la force de massacre. Ce n’est pas le Terminator qui avance, pas la personne, mais l’arme, il ne vaut plus la peine de montrer en intégralité le Terminator, juste l’arme suffit pour comprendre de qui il s’agit et que cet « homme » ne fait pas autre chose, il ne sait pas faire autre chose, d’où pourquoi il est représenté par l’arme, il ne sait que tuer. Le panoramique gauche sur Sarah affolée la montre piégée, elle essaie de trouver une solution. Plus tard, on revient une nouvelle fois sur la vision subjective du Terminator, une nouvelle fois le spectateur est manipulé, obligé de regarder par l’oeil du Terminator, mais la différence est que cette fois-ci on tient également l’arme. Le spectateur est non seulement contraint à cette vision horrifiée mais aussi à tuer lui-même, ce qui fait rappel à l’expérience de jeu-vidéo. Remarquez d’ailleurs que, quand le Terminator tire, le tir est très approximatif, le Terminator mitraillant tout ce qui bouge et sans viser très précisément, ce qui accroit cette impression de jeu-vidéo. Les premiers jeux-vidéo dits « fps » apparaissent au début des années 1970 – Terminator sort en 1984. On assiste ici à un jeu-vidéo, il s’agit d’un massacre à la chaine, le personnage est présenté comme un héros de jeu-vidéo, il est invincible, et même s’il meurt, il a le droit de reprendre vie, et ce de manière infinie, spirale. Il recommence toujours, se relève toujours, survit toujours, revient toujours jusqu’à gagner la partie, il est programmé comme tel comme le héros de jeu-vidéo. Même s’il échoue, même s’il meurt, il va toujours recommencer pour gagner le jeu, ce qui confirme bien la figure de la spiralisation vue dans la première analyse. Il avance en contre-plongée, invincible, écrase et massacre chaque personne sur son passage. La lumière s’éteint, les inserts sur les circuits électroniques confirment le caractère chaotique de la scène, comme annonçait l’image de la télévision, et c’est ce qui arrivera dans un futur très proche comme lointain, le chaos déjà annoncé. Autre chose de très intéressant à noter : une nouvelle fois, Sarah regardera vers le Terminator quand il tirera. Ces deux-là sont toujours attirés d’une façon ou d’une autre, tels deux aimants. Les pieds du Terminator marquent son avancée, le fusil marche vers Sarah alors qu’elle est recluse dans le bureau. Elle regarde vers la porte, on a là un beau plan avec une silhouette menaçante qui rend le cadre très intéressant. L’insert sur le poignet de la porte crée ce fameux instant, comme dans le nightclub, qui permet d’accroître le suspens.

Pour résumer l’enchaînement des plans, on retrouve ce schéma :

S T S T P FUSIL P S T S T FUSIL P T P FUSIL P T S P T S S T T (SUB) P S PT INSERT T

INSERT T INSERT T P INSERT S INSERT K K T S P S T P P P T P T P P P T P T S FUSIL T S T

P T P TP T P T P T S FUSIL S S INSERT S INSERT PORTE S PORTE S K S KS

On remarque plusieurs points. Le fusil entre deux P à plusieurs reprises indique bien que le massacre de la police s’opère par le fusil, un fusil qui avance tout seul, qui tue tout le monde, qui flotte comme un fantôme, que personne ne peut arrêter. On retrouve également T entre deux P, ce qui confirme l’avancée du Terminator et le massacre de la police. Puis, bien évidemment, à plusieurs reprises S entre deux T, enchainement classique désormais depuis la séquence du nightclub. Puis, plus grave, le fusil entre deux S montre que Sarah est directement menacée, cherchée et visée par le fusil. Puis, le fusil est remplacé par le poignet de la porte, ce qui pourrait donc laisser croire que c’est le fusil/Terminator qui ouvre la porte, mais heureusement, c’est Kyle. Comme à la fin de la séquence du nightclub, on retrouve KS. Ils arriveront à s’enfuir, mais pas pour longtemps.

Cette séquence est donc très intéressant car elle permet de bien comprendre plusieurs réflexions qui sont vraiment approfondies. On a ici une critique sur l’indifférence de la société, qui encore pire, refuse de voir la réalité en face et même la fuit, on nous montre également comment la technologie pourrait être néfaste, même si elle présente par ses apparences des points positifs, et comment l’homme se détériore par elle. Enfin, on comprend comment le suspens est crée dans cette situation et comment on peut représenter une violence très percutante sans montrer d’images chocs.

Publicités

3 commentaires

  1. Waroch · avril 30

    Bonjour, analyse intéressante : pour moi Terminator est un film sur le nazisme et la shoah. La symbolique est très claire. Dans le futur John Connor est le chef des humains rescapés de l’extermination, et les rebelles sont dépeints à peu près comme les insurgés du ghetto de Varsovie. On parle même des fours crématoires, c’est dire. Ce n’est pas du tout un hasard si c’est Schwarzie, donc un colosse autrichien, qui interprète le cyborg tueur. D’ailleurs, dans Terminator 2, où il joue un robot « gentil », c’est un acteur blond, incontestablement de type aryen, Jason Patrick, qui le remplace en tant que méchant Terminator.

    J'aime

  2. Pingback: Terminator 2, le centre commercial | Fenêtre sur écran
  3. Pingback: La technologie dans Terminator 2, mis en perspective avec 24 heures chrono | Fenêtre sur écran

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s