Le Plongeon

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Peu connu, certes, mais n’attendez plus une seconde pour découvrir le film The Swimmer, traduit en français par Le Plongeon, si ce n’est pas déjà fait. C’est un film incroyable, très puissant, d’ailleurs celui que préfère, parmi tous ses films, Burt Lancaster. L’art de faire, à partir d’une histoire simple, un film d’une puissance émotionnelle incroyable.

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Dans un compté huppé du Connecticut, Ned Merril se donne un nouveau défi, celui de rentrer chez lui à la nage, c’est-à-dire en empruntant chaque piscine se trouvant sur son chemin. Grâce à ce voyage initiatique, Ned rencontre plusieurs personnes qui vont lui rappeler son passé.

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Le film s’inscrit à la charnière du Nouvel Hollywood. comme Le Lauréat. Le charme s’opère dès les premières secondes, durant lesquelles on nous présente une nature douce, magique, très bucolique, voire même onirique. Cette nature paisible représente en quelque sorte un monde utopique dans lequel passe Burt Lancaster, le monde d’ « avant » en quelque sorte puisque Ned, grâce à son voyage, va bientôt comprendre qu’il y a justement un avant et un après.

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Le scénario s’inspire du road-movie et reprend la très courte nouvelle de John Cheever. L’idée est simple mais vraiment ingénieuse. Dès le départ, on note un personnage quelque peu déjanté, fantaisiste. Il est clairement en recherche de fantaisies, d’une vie plus palpitante, de sensations, d’une aventure, comme le souligne la baby-sitter. Il aime se créer des défis. Ned Merril est un personnage très mystérieux, on ne sait rien de lui. Grâce à ce voyage initiatique douloureux, au fur et à mesure des rencontres qu’il fait, le spectateur reconstitue, tel un puzzle, l’homme qu’il est réellement. Par ses changements de ton soudains, on apprend qu’il est complètement fou, très instable, se déclarant envers une inconnue comme « noble et splendide ». On le découvre comme un homme égoïste et arrogant mais aussi nostalgique, nostalgique de sa vie d’avant. Ainsi, il évoque à plusieurs reprises des souvenirs, est content de revoir certaines personnes et voit en la baby-sitter l’innocence de son enfance. Il est complètement détaché de la réalité, il rêve éveillé, sa vie est remplie d’illusions et de fantasmes. « Si t’imagines très fort qu’une choses est vraie, alors l’est », lancera-t-il à un enfant au bord d’une piscine vide. On apprend, grâce au voyage, qu’il avait coupé le lien social avec les autres ces derniers temps et donc, qu’il n’est pas le modèle à suivre comme lui le prétend.

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La piscine, en quelque sorte pour lui, permet de s’isoler, de réellement vivre son rêve. Dès qu’il en sort, il doit se confronter à la dure réalité tragique, les rencontres sont de plus en plus douloureuses. On apprend qu’il a trompé sa femme, abandonné sa maitresse, n’a pas demandé de nouvelles d’un ami qui était dans le besoin, qu’il n’a pas de filles aussi exemplaires qu’il prétend ou encore qu’il n’a pas payé certaines de ses factures. Il a ce souhait, ce désir de retrouver sa vie d’antan, ce monde idéal pur qu’il a perdu pour toujours. Le monde actuel, comme l’illustre la dernière piscine, est trouble. Lui veut réécrire sa vie afin qu’elle soit comme elle lui plait. Le rêve est bien entendu impossible puisqu’il ne peut ni échapper à ce monde ni à son passé. Les rencontres révèlent que c’est un homme détruit qui s’est engagé dans une descente aux enfers progressive, dont son parcours en est une métaphore. En effet, plus il se rapproche de chez lui, pus la situation se complique et plus il devient faible, physiquement et mentalement, à un point où on se demande s’il survivra au voyage. D’une certaine façon, plus il se rapproche et plus il se noie, plus il plonge dans la dure et tragique réalité. Lorsqu’il arrive chez lui, la boucle est bouclée puisqu’il revient à son point de départ. Son voyage, représenté par le motif du cercle, lui a permis de faire le bilan de sa vie, mais sans aucune production, aucun résultat, le sentiment laissé à la fin étant bien celui du vide. En faisant le bilan de sa vie et en rencontrant les personnages de son passé, il a peut-être certes re-parcouru le temps mais sans que cela soit productif. En revenant donc chez lui, il boucle un cercle vicieux non productif. Il s’agit là d’un jeu intéressant sur le temps, puisque Ned revient sur son passé tout en avançant dans l’avenir. En ce sens, la dernière scène du film pourrait constituer les premiers instants du film, confirmant cette figure de cercle vicieux, de cette spirale qui n’en finit pas. Quoi qu’il en soit, il peut certes re-parcourir le temps, mais il ne peut évidemment pas revenir en avant pour retrouver sa vie d’antan. Le monde a changé, s’est volatilisé, on peut évoquer le passé, mais sûrement pas le retrouver.

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© infographie créée par Keyvan Sheikhalishahi, ici le motif du cercle représente le voyage initiatique de Ned, symbolisant un cercle vicieux.

La fin du film montre clairement une désillusion totale de l’Amérique et du personnage. La pluie remplace le soleil, le jardin abandonné se substitue aux beaux prairies des haras. Le bilan de la vie de Ned rend une histoire troublante, entre fantasmes et réalité, un film troublant atypique, qui est aussi une sorte de satire sociale très originale. On a ici bien entendu une critique de l’american way of life. Le film met en avant les mirages du rêve américain et montre une Amérique, un rêve mis en doute. Le monde est nettement superficiel, il s’agit d’un monde de la consommation, du luxe, dans lequel on retrouve des intellectuels, des artistes et des hommes d’affaire, une bourgeoisie qui s’intéresse à avoir la meilleure piscine possible et à empocher le plus possible de caviar dans sa cuillère. Ce sont les apparences qui priment, soit les belles propriétés, les vastes jardins, les grandes piscines. D’un côté, on retrouve donc des piscines luxueuses et géantes mais qui restent vides et de l’autre, une piscine municipale totalement bondée. Les personnages ont donc rendus superficiels, les rapports entre eux sont superficiels, tout est devenu superficiel. On note d’ailleurs une bourgeoise qui, comme le sit son époux, a une superbe villa mais exprime le besoin et le désir de partir en vacances ainsi que la baby-sitter qui indique à Ned avoir rencontré l’amour par ordinateur. Ned rencontre beaucoup de monde, mais toutes les rencontres restent superficiels, au final on ne retiendra que du vide.

La mise en scène de Frank Perry est très originale et très intelligente. Il cadre souvent les yeux de Burt Lancaster afin de mettre en avant son monde fantasmé. La superbe photographie onirique va en ce sens. Burt Lancaster est complètement désorienté et joue de sa posture, de son corps, pour montrer la déchéance et la désillusion. Jamais une traversée de piscine ne sera rendue aussi stressante et pleine de tensions. En s’inspirant clairement de l’esthétisme des toiles de David Hockney, lesquelles ont aussi inspiré Le Lauréat, le film devient un petit bijou visuel. La musique lyrique de Marvin Hamlisch est très intéressante également. Le thème principal est magnifique et très nostalgique de cette vie d’antan, désormais impossible de retrouver. On note que, à cause de différents artistiques, la production a fait appel à Sidney Pollack pour réaliser la scène avec l’ancienne maîtresse, jouée originalement par Barbara Loden mais qui fut remplacée au dernier moment par Janice Rule pour les retakes.

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Le Plongeon développe une histoire très simple mais qui est finalement tellement puissante, poétique, qu’il en devient un cas presque unique. Il est très rare de voir ce genre de film aujourd’hui, de trouver une telle puissance à partir d’une histoire simple, limite ridicule, qui réussit à remettre en question l’idéal de vie. Un film sur la vie, sur le temps qui passe.

L’esthétisme des toiles de David Hockney

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