Dossier – La neige au cinéma

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Après le désert et ses étendues arides, plus ou moins dangereuses, plus ou moins illusoires, il est très logique d’enchainer avec la neige au cinéma. Parfois utilisée plus que la pluie, l’objectif ici est de comprendre, en citant quelques exemples, les différentes possibilités qu’offre la neige dans la mise en scène mais aussi le récit dans les films.

Certains réalisateurs choisissent un cadre naturellement enneigé dans lequel ils situent l’action du film. C’est bien évidemment le choix d’Alejandro González Iñárritu dans The Revenant, dans lequel l’action se déroule dans des contrées américaines enneigées. Citons également, de cette année aussi, le western de Tarantino, Les Huit salopards. En filmant des paysages naturellement enneigés, on nous invite à explorer les quatre coins du globe. Il s’agit de l’Islande pour Meurs un autre jour dans lequel James Bond rejoint un palais de glace, mais aussi Nói albínói de Dagur Keri, sorti la même année. Anthony Mann, lui, préfère les plaines américaines dans le très bon Les affameurs et les plaines canadiennes dans le meilleure encore Je suis un aventurier, dans lequel James Stewart parcourt les montagnes de la région d’Alberta. Au début d’Insomnia, Christopher Nolan filme, sous fond de générique, et avec des goutes de sang pour faire un contraste assez frappant, les glaciers spectaculaires d’Alaska, que l’on retrouvera dans le final tragique – mais au Canada -, quand le personnage d’Al Pacino mourra, avec en fond le Bear Glacier. On retrouve ces paysages enneigés d’Alaska dans Croc-Blanc. Sinon, plus loin, le Dakota du Nord, dans Fargo. Encore plus loin, la Sibérie dans Dersou Ouzala de Kurosawa. Plus généralement, le Pôle Nord dans Le Pôle express, et pour une opposition géographique totale, l’Antarctique dans le documentaire La Marche de l’empereur. Et puis, pour revenir dans des lieux apparemment plus exotiques, Le Temps s’est arrêté nous invite à visiter les alpes italiennes, à plus de 2500 mètres d’altitude, et plus exactement, un chantier de barrage hydraulique suspendu à cause du passage de l’hiver.

Qui dit voyage, dit forcément aussi, vacances, et donc, très logiquement, station de ski. On pense en premier à celle dans laquelle réside la rayonnante Audrey Hepburn à Megève dans Charade, avec Cary Grant. On pense ensuite à d’autres films, comme Belle de jour ou encore Beau-père avec Ariel Besse. Il y a aussi les pistes à ski à monter dans La Maison du docteur Edwardes, le téléphérique du plus récent The Grand Budapest Hotel, dans un autre registre, celui de Spectre à Sölden, le télésiège, pas toujours en marche, des Bronzés. On notera aussi de belles descentes en ski, à deux avec Claudia Cardinale et David Niven dans La Panthère rose, James Stewart et Margaret Sullavan dans La tempête qui tue, Pierce Brossnan et Sophie Marceau dans Le Monde ne suffit pas ou seul, mais en version plus dangereuse, dans La descente infernale avec Robert Redford.

Après le parcours « voyage et station », entrons dans le vif du sujet. La neige, au cinéma, instaure un paradoxe très étrange. Le volume que prend la neige et sa couleur toute blanche rend l’espace très homogène, le transformant presque en un seul bloc, indissociable des autres. On voit bien qu’une étendue neigeuse est rendue à l’image telle une seule forme, un seul élément fixé, puisque posé, dans l’image. Une stabilité souvent éphémère tout de même puisque la neige peut finir par fondre. Or, on constate également une mobilité maximale de la neige qui peut rendre l’image, à l’inverse, très agitée, instable et confuse, sans stabilité donc. C’est le cas d’une avalanche par exemple, qui vient surgir dans l’image pour détruire toute tranquillité et équilibre comme dans Snow Therapy. Östlund joue exactement avec ce paradoxe puisqu’il instaure une quiétude, une harmonie, un ordre dans sa composition. On remarque la fixité du plan puis la symétrie de la composition, divisant le champ en deux parties. En arrière plan, la montagne enneigée forme, comme la terrasse, un seul bloc unique. Mais tout d’un coup, la mobilité de la neige créée par l’avalanche vient détruire tout cette stabilité. Ce désordre de la mobilité vient tout de suite après perturber le premier plan de la terrasse. Hormis l’avalanche, on utilise également, et bien plus souvent, des flocons de neige, ceux d’In the cut de Jane Campion mais aussi de Joy de David O. Russel qui met en scène des flocons de neige qui viennent perturber soudainement le cadre, et peut-être, représenter la rébellion psychologique du personnage principal. Citons également Morse d’Alfredson, La Sirène du Mississipi, Le Salamandre, De l’aube à minuit ou encore Les Gens de Dublin dans lequel on retrouve très exactement le paradoxe entre l’immobilisme des étendes enneigées et la pagaille générée par la tombée de la neige. Certains optent pour une mobilité plus originale, métaphorisant la neige. À la neige se subsistent donc des plumes d’oreiller dans Zéro de conduite, des lucioles dans Le Tombeau des lucioles, des cendres dans La Liste de Schindler et des cendres, encore, dans Hiroshima, mon amour.

La neige, donc, devient un motif du quotidien, de la mélancolie, de la douceur aussi parfois, en somme du temps qui passe. Alors que la pluie montrerait plus de tristesse, la neige, elle, a une nouvelle dois, ce paradoxe qui la place entre mélancolie et douceur. L’exemple le plus frappant est bien Bambi qui présente un quotidien enneigé, à la fois mélancolique, marquée par la mort, la perte, et doux en même temps. En parlant de daim, citons tout de suite cela d’Ozon dans 8 femmes. On retrouve cette neige mélancolique dans Le Bal des vampires, à l’intérieur, lors d’un bain quotidien, mais aussi dans la cuisine, dans Coeurs de Resnais, film dont le quotidien est marqué par des intempéries neigeuses. La douce et très légère neige de Carol marque également le quotidien mélancolique de ses personnages. Citons aussi Les Enfants terribles de Melville ainsi que les paysages sombres de Millenium : Les hommes qui n’aiment pas les femmes de David Fincher, la statue qu’offre Edward, sous la neige dans Edward aux mains d’argent. C’est également ce mélange entre quotidien, douceur et mélancolie que l’on retrouve lors des batailles de boule de neige dans La Belle et la bête, en moins mélancolique dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu? ou même dans Bataille de Boules de Neige des Lumière. La neige est également plus représentative de la douceur quotidienne dans Paddington ou Le drôle de Noël de Scrooge. C’est aussi dans la neige que Rocky Balboa fait son footing quotidien. Une idée reprise plus tard au début de Birth dans Central Park. Enfin, terminons sur des notes plus graves, la neige étant assez récurrente chez Melville, on ne s’étonnera pas de la retrouver dans Le silence de la mer, où elle se veut très mélancolique, symbolisant une rupture entre deux espaces, à la surface des eaux, des rencontres, et en-dessous, des émotions qui restent prisonnières, ce que ressentent donc les personnages reste donc définitivement bloqué en-dessous. Et puis, bien entendu, Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk, cité de multiples fois dans ce blog tant le film est riche. On y retrouve le daim, une fenêtre sur la neige, finalement la tombée de la neige montre le passage des saisons, le passage du temps donc, symbolisant le deuil du personnage qui est isolé à l’intérieur. La fenêtre est une ouverture vers l’extérieur, un ailleurs, formant une séparation nette, qui obligera Jane Wyman à rester à l’intérieur, bien qu’associée à la neige, par son deuil.

Cela nous mène donc à déduire que la neige, dans les films, représente très souvent la solitude et le deuil. Tout d’abord, la solitude du docteur Jivago par exemple lorsqu’il traverse les pleines enneigées, l’isolement d’Emile Hirsch dans Into the wild, la fuite de la civilisation de Robert Redford dans Jeremiah Johnson, l’évasion d’un groupe d’évadés dans Les chemins de la liberté, la survie extrême de Leonardo DiCaprio dans The Revenant, un film qui rappelle la situation de Richard Harris dans Le convoi sauvage. On retiendra également la fuite de Vincent Gallot dans Essential Killing, la solitude de Julie Andrews perdue dans Paris, associée à la neige, dans Victor Victoria, la solitude de Vincent Macaigne dans Tonnerre, celle de Daniel Auteuil dans une clinique enneigée dans Quelques jours de moi. Bruce Wayne, lui aussi au début de Batman Begins, part à la recherche d’une fleur bleue, vêtue d’une veste et d’un sac, puis entame seul l’ascension d’une montagne. Comme la « maison » de Ra’s al Ghul dans Batman Begins, beaucoup de lieux se trouvent isolés par la neige, c’est le cas de l’hôtel perdu dans Winter Sleep, Shining, du chalet montagnard de Misery, dans un autre registre, de Bodyguard. Mais il y aussi l’isolement temporel, symbolisé par une neige interminable dans un jour interminable qui forment l’enfermement temporel de Bill Murray dans Un jour sans fin. Plus tragique, la solitude marquée par le deuil est souvent mise en scène dans un univers neigeux. On pense bien entendu au magnifique travelling avant sur John Travolta endeuillé, écoutant en boucle les derniers mots de Sally, à la fin de Blow Out. Et à l’inverse à la fin de Love Story par un travelling final déchirant, s’éloignant de Ryan O’Neal, dans la même position que Travolta, assis dans la neige. Un travelling arrière aussi, dans le final tragique  et très émouvant de Giorgino de Laurent Boutonnat avec Mylène Farmer. Et pour finir, on cite l’endeuillée Emma Thompson, magistrale une fois de plus, dans le film d’Alan Rickman, L’invitée de l’hiver.

Comme celle de Bruce Wayne, on retrouve un nombre infini d’expéditions montagnard au cinéma, et particulièrement à la télévision, dans des téléfilms. Philipp Stözl instaure une atmosphère sous tensions dans Duel au sommet où l’expédition est synonyme de risque, et donc, de mort. Baltasar Kormákur vise plus haut, l’Everest, dans son film éponyme, dans lequel le groupe fait face à des tempêtes de neige assez violentes. Une idée, qui vient peut-être, du moyen-métrage Everest avec Liam Neeson, sorti en 1998, ou du film documentaire La Conquête de l’Everest. Des ascensions dangereuses, donc, tout le temps, c’est aussi le cas de Martin Campbell dans son Vertical Limit et du documentaire La Mort suspendue. Sous un registre plus comique, on trouve Cinq jours ce printemps-là avec Sean Connery, et parodique, Feu, glace et dynamite avec Roger Moore. D’autres utilisent cet environnement hostile pour créer un thriller, c’est le cas de Roger Spottiswoode dans Randonnée pour un tueur dans lequel un agent du FBI poursuit un criminel qui s’est échappé et a rejoint un groupe de randonneurs montagnards. Dans La Sanction, Clint Eastwood incarne un professeur d’art, ancien membre de la CIA, chargé d’éliminer un homme qui s’est réfugié dans le massif de l’Eiger. Dans Cliffhanger, traque au sommet, Sylvester Stallone fait face à une prise d’otage dans les Rocheuses. Citons aussi le récent Le Territoire des loups avec Liam Neeson, encore. Et comme dit ci-dessus, il existe un nombre infini de téléfilms portant sur le sujet, citons par exemple Mort sur le toit du monde.

La neige est donc un cadre propice pour l’action. C’est bien dans 58 minutes pour vivre que John McClane est isolé une nouvelle fois dans l’aéroport enneigé de Washington et doit faire face à un groupe de mercenaires qui prend le contrôle de l’aéroport. À l’image de son affrontement final sur la piste d’atterrissage enneigée, on retrouve de nombreux combats dans la neige, comme l’affrontement violent sous forme de guerre civile dans le final de The Dark knight rises. Des scènes qui rappellent Gangs of New York de Scorsese mais aussi Alexandre Nevski d’Eisenstein. Plus violent encore dans Baïonnette au canon qui adopte un ton plus militaire. Tout cela nous renvoie à la question du duel, très souvent représentée dans la neige. Il y a bien entendu l’entrainement sous forme de duel de Bruce Wayne face à Ra’s al Ghul puis le véritable combat plus tard dans le film entre les flammes et la neige dans Batman Begins. Le Grand silence de Corbucci met également en scène le duel dans la neige, tout comme John McCabe, le duel au sabre dans Goyokin et Kill Bill. Citons également le duel final, très labyrinthique, de Shining. C’est aussi en pleine neige que certains blockbusters choisissent de mettre en scène leurs scènes d’action. Citons le duel entre Matt Damon et Clive Owen dans La Mémoire dans la peau, la séquence d’action de Jason Bourne : l’héritage, la séquence d’action finale de Johnny English, le retour et la séquence d’avion dans les Alpes dans Spectre. En citant James Bond, beaucoup d’opus de la saga placent l’action dans la neige. Bond s’invite chez Blofeld en Suisse au Piz Gloria dans Au service secret de sa Majesté. On notera dans cet opus, le plus enneigé des tous, une multitude de scènes d’action, comme une course-poursuite infernale en voitures, plusieurs poursuites en ski, un combat final au Piz Gloria et même, une poursuite en bobsleigh. On retrouvera James Bond poursuivi en ski dans L’Espion qui m’aimait, Rien que pour vos yeux, Dangereusement vôtre et Le Monde ne suffit pas. Dans Tuer n’est pas jouer, Bond montre à Kara toute la panoplie de gadgets que possède sa voiture pour contrer l’ennemi mais on notera surtout ici la luge sur l’étui du violoncelle pour fuir la police. Dans GoldenEye, Bond infiltre un barrage ennemi et s’empare d’un avion pour s’enfuir, en pleine montagne. Dans Demain ne meurt jamais, il infiltre un marché d’armes, et encore une fois, s’empare d’un avion pour s’enfuir. Enfin, dans Meurs un autre jour, Pierce Brosnan accomplit quelques cascades plus ou moins vraisemblables avec son Aston Martin sur les glaciers d’Islande. Et puis, pour s’éloigner de Bond, il y a d’autres films qui, non seulement placent leur univers dans un monde neigeux, mais aussi le récit, comme le récent Le Chasseur et la reine des glaces.

Des mondes différents donc, métaphore d’un autre part. La neige, et on terminera ainsi, symbolise souvent un autre monde, un ailleurs. Et souvent il symbolise l’éloignement, des zones dont l’accès est difficile. C’est donc avec ce code que joue Zack Snyder dans Man of Steel en montrant la vitesse de vol record de Superman, une idée qui est reprise différemment, mais exactement pour signifier la même chose, dans Doctor Strange. Mais les mondes étrangers sont souvent enneigés aussi, comme la planète Hoth dans Star Wars ou encore la planète de neige dans Interstellar. Autre part, autre temps aussi, comme les voyages temporels dans L’Armée des douze singes, l’univers rêvé se situant dans un autre temps déformé dans Inception, le temps inversé dans L’Homme sans âge, les personnages perdus entre souvenir et réalité d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, le temps de l’ère glaciaire dans L’Âge de glace. Certains films, même, imaginent notre futur dans la neige, c’est le cas dans Le Jour d’après ou de Quintet de Robert Altman. Des créatures étranges aussi apparaissent dans la neige, comme la femme des neiges dans Kwaidan de Kobayashi ou Rêves de Kurosawa, des vampires dans 30 jours de nuit et plus rassurant, quoique, des gremlins dans Gremlins.

On peut donc être frappé par la grande étendue des possibilités qu’offre la neige pour une mise en scène, une histoire, des personnages… Et dans ce dossier la liste est loin d’être exhaustive, il s’agit seulement d’une petite réflexion pour comprendre certains choix et sensibilités de réalisateurs. Pour finir par une note douce et poétique, notons que la neige peut aussi faire des merveilles, dans La Vie est belle par exemple, quand James Stewart est sauvé de suicide. Quand la neige accomplit des miracles…

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Un commentaire

  1. Jean Pierre HEDOUIN · décembre 2

    Bonjour ,ne pas oublier Nuri Bilge Ceylan et son splendide WINTER SLEEP ou encore les Frères Larrieu dans L’AMOUR EST UN CRIME PARFAIT.Cdlt,Jean pierre

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