Casino Royale, la scène de pré-générique

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Pour les 10 ans de Casino Royale, revenons aujourd’hui sur la scène d’ouverture du film. Une scène qui se distingue bien de toutes les autres scènes de pré-générique de la saga, notamment par sa sobriété, un manque de cascade et bien d’autres points.

Dès le premier plan, on note une double originalité qui forme une nouveauté dans la saga. Déjà, il n’y a pas de gunbarrel pour la première fois, et c’est la seule scène dans la saga qui n’est pas en couleur. Le choix du noir et blanc fait rappel bien évidemment à une forme de flash-black représentant les débuts de l’agent secret, puisque la couleur arrive quelques minutes plus tard, lorsque James Bond aura définitivement le statut de double zéro et pourra partir en mission, dans les quatre coins du monde. Le décor est très particulier, on nous montre un bâtiment très moderne avec des structures architecturales particulières. Filmé en contre-plongée, il donne une impression d’inquiétude, accrue par ses grandes baies vitrées, l’unique lampadaire renvoyant aux films noirs ainsi que par cette étrange colonne à droite. La neige et la fumée renforcent la mystériosité de l’atmosphère. C’est surtout le jeu de lumière qui est intéressant, éclairant une partie de la rue, le centre, mais jetant les côtés dans l’ombre totale. Ces contrastes créent un paradoxe lumineux, et rendent l’atmosphère finalement très oppressante, froide, glaciale, renvoyant à une impression d’époque, aux films noirs notamment. Et cette impression d’époque est assez paradoxale avec la modernité des structures architecturales. Puis, finalement, une voiture s’approche. Nous sommes à Prague.

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Le plan suivant montre un homme descendre de la voiture. La contre-plongée saisissante montre sa position dominante et accroit la tension dramatique. Il incarne l’archétype du méchant du style des années 40 ou 50 portant un chapeau, un manteau et une cravate très iconiques de cette époque. Son regard autour de lui confirme un danger qui rôde, comme s’il avait peur de quelque chose ou était recherché. Le grand angle accentue ses traits puisqu’il devient plus imposant et dangereux. Lorsqu’il sort du champ, la mise au point se fait sur la bâtiment. On y entre, d’ailleurs, dans le plan suivant. La contre-plongée sur l’ascenseur et l’intérieur du bâtiment en général est saisissante. D’ailleurs, c’est filmé, comme les deux autres plans, en plan fixe. On pourrait dire que c’est trop stable, trop calme pour croire véritablement à une sérénité absolue. La composition du cadre est fascinante, la structure architecturale est originale, composée de trois parties : à droite, l’ascenseur monte, alors que les lignes sont horizontales, ce qui forme donc une rupture, au centre, un puzzle formé d’un croisement de lignes horizontales et verticales, et à gauche, une structure déformée par des lignes obliques. Il y a certes trois parties distinctes mais l’ensemble n’a aucune cohérence. On ne se rend pas du tout compte de l’espace, de la disposition des éléments, ce qui entraine une certaine confusion et finalement, on peut le dire, la perte des sens et des repères. Le seul repère reste cet ascenseur qui monte, mais on ne sait même pas où il va, et sa montée traduit de l’inquiétude. On associe donc une confusion générale à la stabilité du plan fixe, de ce nouveau paradoxe se dégage une sorte de peur et d’inquiétude : quelque chose ne va pas, c’est certain.

Le plan suivant montre une plongée sur l’homme, laquelle associée au jeu de contrastes saisissant, insiste sur sa dangerosité. Le grand angle confirme une nouvelle fois sa position dominante dans un contexte architectural peu rassurant. La vue subjective sur le défilement des numéros d’étage est intéressante, montrant enfin le seul repère spatial concret, représenté par un chiffre, le sixième étage. Et très étrangement, on s’arrête sur le 6, faisant référence bien entendu à James Bond qui n’a pas encore le 7, puisqu’il n’est pas double zéro. Le travelling avant accroit la curiosité du spectateur, face à cet homme qui est très décidé, on ne sait toujours pas où il se rend et quelles sont ses intentions. On retrouve une architecture très originale, avec une multiplicité de rambardes, de lignes, des marches d’un escalier à n’en pas finir. Les reflets des vitres désorientent complètement. Pourtant, le travelling n’est pas nerveux, on garde toujours ce paradoxe entre stabilité de la caméra et confusion d’un point de vue de la composition. La musique, non plus, n’est pas nerveuse mais instaure tout de même une légère inquiétude. On note également des bruitages de pas très forts qui insistent également que l’homme est seul dans un aussi grand bâtiment, une solitude frappante qui interroge désormais.

Le bureau est très sombre, malgré une lampe allumée. La caméra se déplace, dévoile la pièce mais recule aussi, se faufilant derrière un meuble, un fauteuil probablement, comme si l’homme n’était pas seul, observé par un autre. Quoi qu’il en soit, l’atmosphère dans ce huis-clos est de plus en plus inquiétante. La plongée qui suit sur lui, toujours en grand angle, montre son visage inquiet. Il y a bien quelqu’un qui est venu, en témoignent le placard ouvert et une musique inquiétante. On revient sur l’homme, un autre parle, c’est un choc, il n’est pas seul. Il se retourne, la caméra montre nerveusement l’autre personnage, placé dans l’ombre, on aperçoit avec son visage malgré des contrastes. Dans le plan, suivant, on s’approche pour voir un James Bond tout en noir, qui a l’apparence d’un tueur professionnel. Les contrastes de lumière le rendent davantage menaçant. Dans le plan suivant, on voit bien que Martin Campbell joue énormément avec le décor dans cette scène. La lampe occupe presque plus de la moitié du cadre, ce qui est très bizarre et accroit le caractère menaçant de la scène. Et le bureau est très sombre, alors que cette lampe éclaire beaucoup, ce qui est très paradoxal, une nouvelle fois. Le treizième plan dévoile toute la pièce, de grands fauteuils et un bureau séparent Bond et Dryden. La vue sur les tours de bureaux confirme que Dryden est doté d’une certaine posture, d’un certain rang dans la société, donc d’une certaine richesse aussi. Le tiroir ouvert montre la présence d’une arme, objet iconique dans les films noirs. On montre ensuite une nouvelle fois Dryden, avec en fond les tours. La multiplicité des objets au premier plan brouillent la clarté et la transparence. Le motif des gants renvoie à l’esthétique déjà évoqué des années 40, 50, donc du film noir. Les trois plans suivants sont similaires au précédents : on remontre la pièce du même point de vue que dans le plan 13 puis Dryden puis Bond.

Soudain, en pleine bagarre, un énorme coup de pied frappe un homme. La situation est très nerveuse, du point de vue de la caméra comme de la musique, très palpitante. Pourtant, le lieu est assez anodin : des toilettes. Le noir et blanc est original puisque fortement contrasté, les noirs sont très sombres et les blancs exagérément trop clairs. C’est assez paradoxal puisqu’il n’y a presque pas de source de lumière dans le décor qui est pourtant très, voire, trop éclairé, et donc s’oppose immédiatement à la scène du bureau qui est juste l’exact inverse. L’alternance des deux paradoxes (la scène du bureau trop sombre alors qu’éclairée, la scène des toilettes trop éclairée alors qu’elle devrait l’être moins) rend le film très ambigu, les apparences sont trompeuses, il y a un véritable manque de transparence. Ceci annonce peut-être déjà l’ambiguïté de certains personnages à venir dans le récit, comme Vesper ou Mathis, qui sont assez flous et pas totalement transparents dans l’histoire. Les mouvements sont très nerveux, une porte même se referme sur le spectateur. La vue du dessus montre une bagarre très violente, les portes se fracassent, c’est d’une violence inouïe.

Immédiatement après, Dryden sort son arme, mais la scène du bureau est beaucoup moins nerveuse. Bond est plus fort et maitrise complètement la situation. Le duel d’egos entre les deux reste intéressant avec un retournement de situation amusant. Mais, finalement, l’intérêt n’est plus du tout cette scène mais le flashback de la bagarre, en tant que spectateur, on veut surtout savoir comment cette scène va finir, et Dryden aussi d’ailleurs, puisqu’il le demande, d’ailleurs la séquence finira sur la scène de la bagarre confirmant que l’intérêt réside dans celle-ci. En quelque sorte, Dryden crée une forme de sympathie avec le spectateur, apparaissant finalement peu cruel, lorsqu’il demande d’en savoir plus sur ce qui s’est passé avec son contact. Donc, encore une fois, les apparences sont trompeuses, la scène présentée depuis le début du film comme très originale et étrange n’est en fait pas du tout l’intérêt de la séquence de pré-générique du film.

Sans surprises, on replonge dans la violence incroyable de l’autre scène. Les lavabos se cassent,  les miroirs se brisent, des cris de souffrance : la barbarie se veut extrême. Bond étrangle, étouffe mais la cible résiste. L’agressivité et la volonté meurtrière de Bond sont presque choquantes, en témoigne cet étouffement dans l’eau du lavabo. Notons d’ailleurs que l’eau, dans ce film, est souvent associé à la mort, en témoignent cette scène mais aussi la mort de Solange retrouvée sur une plage, la douche de Vesper faisant référence à la bagarre sanglante de l’escalier, les nombreuses scènes de Vesper près de ou dans l’eau, de la love story jusqu’à sa mort, l’empoisonnement de Bond qui le mène à boire de l’eau, la mort du Chiffre dans un bateau ainsi que la capture de Mr White devant un lac. Retournons à notre scène. La musique est aussi très agressive. Le plan final sur Bond qui regarde l’homme mort est fascinant, il est dans un premier temps soulagé de s’en sortir vivant de ce combat très cruel et d’avoir réussi la mission, mais il parait aussi comme choqué de l’agressivité, la violence et la barbarie extrêmes de la situation dans laquelle il était il y a à peine quelques secondes. C’est presque comme s’il n’en revenait pas de toute la violence utilisée. Bien qu’il maitrise la situation, ce Bond est très dangereux et ne maitrise pas ses émotions, c’est un Bond destructeur qui fonce dans le tas. Donc il maitrise la situation mais ne maitrise pas ses actes, on retrouve une nouvelle fois un paradoxe, encore une fois. Le miroir qu’il brise lui-même pourrait, en ce sens, très symboliquement traduire qu’il refuserait de se voir tel qu’il est, un homme aussi brutal et destructeur, bien qu’il n’ait pas le choix, mais aussi qu’il a du mal à voir les autres tels qu’ils sont, à l’image d’un Mathis ou d’une Vesper. Enfin, le bruit continu de l’eau qui coule accroit le caractère dramatique de la scène.

On revient sur la scène du bureau, qui se finit comme on l’avait pressenti, avec un final peu surprenant. Le mouvement nerveux de la caméra montre la mort de Dryden, une nouvelle fois Bond maitrise la situation mais pas ses actes, il tue Dryden avant même qu’il finisse de parler, en témoigne justement ce mouvement très nerveux de caméra. On revient ensuite une nouvelle et dernière fois dans les toilettes, avec toujours le son continu de l’eau, interminable. Dernier rebondissement, l’homme n’est pas mort mais Bond se retourne et dans un gunbarrel fraichement revisité, tue définitivement l’homme, on fait désormais face à l’agent James Bond 007. La couleur, symboliquement, apparait pour la première fois, colorisant le sang. Ce petit détail annonce bien la couleur du film!

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