Dossier – Architecture et cinéma : la fenêtre

La fenêtre est souvent utilisée au cinéma puisqu’elle offre des possibilités de mise en scène intéressantes, d’un point de vue littéral et symbolique. Comme toujours, il n’est pas question ici de citer tous les films qui utilisent de manière plus ou moins originale la fenêtre, mais de comprendre les enjeux qu’offrent une fenêtre dans la mise en scène ou le scénario, en citant une grande variété de films. Nous évoquerons donc dans ce dossier des films des années 1920 à nos jours.

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Des formes différentes

Tout d’abord, les fenêtres, dans les films, sont très différentes les unes des autres. Certaines se situent en sous-sol, comme dans Vivement dimanche alors que d’autres à l’étage, comme dans Chambre avec vue ou dans le récent Vue sur mer. Dans Va savoir de Jacques Rivette, Jeanne Balibar ouvre une fenêtre qui donne sur les toits. La forme peut également être différente, triangulaire dans La Reine des neiges ou ronds, comme des yeux qui observent, dans Mon oncle de Tati.

Des fenêtres au début des films

On retrouve souvent la fenêtre au début de nombreux films. Au début de Out of Africa, les fenêtres sont encore fermées pour indiquer que le récit n’a pas encore débuté. Au début de Fenêtre sur cour, on ouvre les rideaux pour mieux voir l’extérieur. Dans la version Disney de Peter Pan, les fenêtres sont entrouvertes, signifiant cette fois-ci que l’intrigue va bientôt débuter. Chez Hitchcock, on s’invite souvent chez les personnages grâce à la fenêtre, passage de l’extérieur à l’intérieur, comme dans La corde, dont les fenêtres cachent le crime qui vient de se dérouler ou encore dans Psychose et son remake de Gus Van Sant. Plus original encore, La mort aux trousses s’ouvre sur les reflets de dizaines de fenêtres. Dans The Million Dollar Hotel de Wim Wenders, la caméra montre une dizaine de fenêtres, tant de fictions, qui mènent à se demander si la fenêtre n’est pas en réalité un écran, question à laquelle on y répondra dans le paragraphe suivant. Enfin, le procédé de mettre le personnage principal en face d’une fenêtre qui observe l’extérieur au début d’un film est assez récurrent et classique, traduisant l’importance à accorder à ce personnage, comme dans Diabolique, dans lequel, Isabelle Adjani, un soir orageux, regarde par la fenêtre.

Un voyeurisme réciproque

Ainsi, la fenêtre impose un voyeurisme réciproque. Les personnages, à l’intérieur, peuvent guetter l’extérieur et vice-versa. Plus précisément, de l’intérieur, elle ouvre sur un espace à contempler ou à imaginer. De l’extérieur, la fenêtre cache ou dévoile le réel, elle se place donc dans un rôle entre exhibitoon et dissimulation. La fenêtre peut donc vite devenir la métaphore de l’oeil, que l’on soit placé d’un côté ou de l’autre. Tout d’abord, la fenêtre est une barrière symbolique entre espace privé et public, deux espaces qui s’opposent radicalement, comme le montre si bien Hitchcock dans Frenzy, au silence, à la solitude, à l’immobilisme, donc à la mort de l’intérieur se subsituent l’agitation et la cacophonie, la foule, soit la vie de l’extérieur. Dans Gloria, la fenêtre représente également le passage entre espace privé et public, l’intérieur est envahi par la Mafia depuis l’extérieur via la fenêtre qui permet en outre la paranoïa urbaine de pénétrer l’intérieur. C’est donc avec une certaine logique que Gloria guette en permanence l’extérieur en regardant par la fenêtre. Dans Fenêtre sur cour, le héros est immobilisé derrière une fenêtre, en position de voyeur comme le spectateur. La fenêtre, ici, est une métaphore du cadre photographique ou bien cinématographique, donc de l’écran. L’idée est reprise dans Dans la maison dans lequel chaque fenêtre représente une fiction puis à la fin de La mort dans la peau dans lequel les milliers de fenêtres représentent des milliers d’histoires. Ainsi, comme dans Fenêtre sur cour, les personnages qui regardent sont souvent dominants. La fenêtre, dans L’Expert, permet à Sharon Stone de pouvoir voir l’homme au visage inconnu qu’elle a contacté, interprété par Sylvester Stallone. Au début de Eyes Wide Shut, Bill observe depuis la fenêtre les rues new-yorkaises. James Bond, depuis sa suite à l’Hôtel Splendide au Monténégro dans Casino Royale, remarque que les autorités arrêtent un homme à cause de cadavres d’hommes qu’il a tué la nuit dernière. Toujours James Bond, dans Dangereusement Vôtre, regarde depuis sa suite au Château de Chantilly l’atterrissage de l’hélicoptère de Stacey Sutton. Enfin, ceux qui se situent à l’extérieur tirent également avantage de l’intimité de l’espace privé, à l’image de Kevin Costner dans Mr Brooks qui repère dans la rue un jeune couple de danseurs. On assiste également à des disputes, comme dans Bianca ou Fenêtre sur cour une nouvelle fois. Plus explicite, le spectateur, dans Blow Out, assiste au début du film à une soirée qui satisfait ses désirs. Les couples, ici donc, aiment s’exhiber en laissant les rideaux ouverts, à l’image du jeune couple de danseurs dans Mr Brooks, qui, plus tard dans la nuit, laisse les rideaux grand ouverts, ce qui mettra en exergue Brooks en flagrant délit de meurtre, pris en photo par un photographe amateur, en position dominante donc derrière la fenêtre, ce qui constitue le canevas de départ du film. Enfin, c’est grâce à une fenêtre ouverte que Scottie retrouve la trace de sa bien-aimée dans Sueurs froides

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Fenêtre sur cour, Alfred Hitchcock

La fenêtre est aussi une frontière symbolique entre espace masculin et féminin. D’un point de vue extrêmement stéréotype, la femme se trouverait à l’intérieur, occupée à éduquer les enfants et s’occuper du foyer, alors que l’homme se situerait à l’extérieur, occupé par ses activités professionnelles. Mais citons, pour commencer, un exemple plus original. Dans Le jour où je suis devenue femme de Marzieh Meshkini, Hava communique avec son compagnon de jeu par une petite fenêtre, partageant un dernier plaisir pris en commun, une friandise. Les fenêtres constituent un lieu de drague amoureuse, comme dans Two Lovers avec Joaquin Phoenix et Gwyneth Paltrow ou dans American Beauty de Sam Mendes, où il s’agit plutôt d’un voyeurisme érotique. Enfin, dans Basic Instinct, Nick poursuit Catherine et l’observe, dénudée, grâce à des rideaux non fermés.

Enfin, le voyeurisme réciproque implique aussi espaces entre enfermement et liberté, la fenêtre étant l’unique point de contact avec l’extérieur. La frontière participe davantage à la dramatisation du récit et porte en elle un désir de transgression, de franchissement. Dans Un condamné à mort s’est échappé, la fenêtre de la cellule est un moyen de communication avec les autres. Dans Body Double, le personnage assiste impuissant au meurtre de la voisine, idée reprise dans Paranoïaque. Dans La vie criminelle d’Archibald de la Cruz, le personnage est emprisonné à l’intérieur et meurt à cause d’un coup de feu. Enfin, dans Skyfall, James Bond est enfermé dans un manoir et regarde les assaillants venir par des fenêtres.

Chagrin et mélancolie

La fenêtre, laquelle donne une vue sur le monde extérieur, représente souvent le chagrin et la mélancolie. C’est le cas des immenses baies vitrées de Lost in translation, plus de l’ennui et de la lassitude dans L’éclipse d’Antonioni, dans Eraserhead accumulée avec une obscurité totale et des carreaux cassés, avec la pluie dans Belle de jour ou la neige dans Tout ce que le ciel permet. Mais, paradoxalement, les fenêtres offrent également une vue sur des paysages magnifique, et donc, invitent les personnages à rêver, à l’image des voyages en train dans la saga Harry Potter ou bien elles permettent de profiter d’un belle vue mais sans rêverie cette fois-ci, des paysages infinis comme dans Appaloosa, de campagne dans L’inconnu du Nord-Express de Hitchcock, de bord de mer dans Vue sur mer ou nocturnes dans Casino Royale.

Lieu de l’action

La fenêtre est également le lieu de l’action, tout d’abord des apparitions horrifiques. Il s’agit de l’apparition d’un vampire, Nosferatu, dans le film éponyme, d’un singe dans King Kong de Schoedsack et Copper ou de revenants dans Les Autres avec Nicole Kidman. On ne compte plus les personnages qui escaladent les façades des immeubles, une activité appréciée par Cary Grant puisqu’il la pratique dans La mort aux trousses mais aussi Charade, on la retrouve dans Dos au mur, L’homme de Rio avec Belmondo, Salt avec Angelina Jolie, Octopussy avec Roger Moore, Demain ne meurt jamais avec Pierce Brosnan, Permis de tuer avec Timothy Dalton même si on ne peut pas à proprement parler de fenêtre ou de manière plus originale, dans La Légende de Zorro avec Antonio Banderas et Catherine Zeta-Jones qui se rejoignent. D’autres personnages, aussi, passent à travers des fenêtres pour atteindre des endroits inatteignables, comme James Bond au début de Spectre ou Steve McQueen et Ali MacGraw dans Guet-Apens. Dans d’autres films, les personnages reproduisent cette action mais de manière plus drastique, en sautant, comme dans Casino Royale dans lequel Daniel Craig jette d’abord son ennemi par une fenêtre puis lui-même, cascade reprise dans la suite Quantum of Solace, La Vengeance dans la peau, Meurs un autre jour, GoldenEye ou, de manière très originale, dans Le monde ne suffit pas avec Pierce Brosnan qui saute dans le vide. Ainsi donc, les personnages se jettent dans le vide au cinéma, pour se suicider au début de L’Arme fatale, pour se suicider également mais de manière peu productive dans Le grand saut des Coen, pour intimider l’autre à se suicider ensemble dans Inception, pour fuir ses ennemis dans Batman Begins, pour rattraper sa bien-aimée dans la suite The dark knight, lâchée dans le vide.

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