Critique et analyse – Gloria

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  • Date de sortie : 31 décembre 1980 (2h3)
  • Réalisateur : John Cassavetes
  • Avec : Gena Rowlands, John Adames
  • Tous publics 
  • Allociné spectateurs : 3.7/5
  • Allociné presse : 4.5/5

En 1980, John Cassavetes réalise Gloria, film qu’il a écrit pour la première fois sur commande de la MGM mais qui sera produit par la Columbia. « Un film à part » dans sa filmographie puisque Cassavetes doit s’affranchir de ses méthodes de travail habituelles et surtout changer de registre. Gloria sera même qualifié d’« accident » par son auteur, qui n’abandonne pas pour autant ses thématiques qui lui sont chères et n’oublie ainsi donc pas de développer les relations entre les personnages du film. Le film est alors une véritable réussite commerciale, mais qu’en est-il artistiquement?

Gloria, ancienne maîtresse d’un parrain new-yorkais, accepte à contrecoeur de s’occuper d’un enfant de six ans dont les parents et la soeur viennent d’être froidement abattus par des criminels. Gloria s’enfuit alors avec l’enfant et s’engage dans une cavale périlleuse.

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Le scénario s’inspire du modèle hitchcockien et réussit très subtilement à mêler thriller et drame intimiste. Les personnages innocents prennent la fuite, après le massacre de la famille, et ont désormais la mort aux trousses. S’ensuit une cavale dans les dédales de la ville tumultueuse, répandue d’individus corrompus, solitaires et marginalisés. La fugue mélancolique rend Gloria et Phil, l’enfant, à bout de souffle, ce qui accroit le réalisme du récit qui tend à rapprocher les thématiques chères à Cassavetes, malgré une difficulté évidente, laquelle s’explique par les caractéristiques de la fugue mouvementée, finalement très loin de ses préférences, car non propice au développement psychologiques des personnages, qui ne connaissent plus le répit et sont en danger permanent.

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Cette difficulté n’empêche toutefois pas de développer la psychologie des personnages. Gloria est un personnage digne d’intérêt, une femme contre toute la mafia new-yorkaise. Il s’agit, au final, d’un personnage ordinaire, en danger de mort. Cassavetes s’éloigne donc ainsi du personnage extraordinaire, symbole d’Hollywood. Ici, les personnages ont du vécu, peuvent être blessés, mourir, même si Gloria conserve quelques traits du mythe hollywoodien puisqu’elle est se bat seule contre tous. Solitaire, marginale, elle forme un couple inhabituel et assez original, voire même troublant avec Phil, ce qui constitue l’intérêt principal du film. Gena Rowlands, muse et compagne du cinéaste, interprète de manière extraordinaire cette femme sévère au passé criminel, qui est à la fois fragile et forte, cynique et plutôt attentionnée, classe mais déjantée, solitaire et familière et enfin, à la fois marginale mais loyale. Gloria présente donc une multiplicité de paradoxes, ce qui la rend si complexe et intéressante à étudier et interpréter aussi. On remarque par ailleurs que l’évolution psychologique du personnage passe par trois stades. Au début, c’est une femme âgée, fatiguée, quinquagénaire. Au fil du récit, elle devient survoltée, rageuse, impliquée dans l’action. Enfin, à la toute fin du film, toujours âgée comme au début, elle devient cette fois-ci rassurante et affective. L’expérience de révolte est donc source de processus de transformation du stade 1 à 3, qui sont donc symétriques. Gloria est encore plus complexe. Elle ôte d’ailleurs quelques caractéristiques masculins, le caractère de justifier de Charles Bronson, de flic aux méthodes peu orthodoxes de Clint Eastwood, de personnage résistant de Sylvester Stallone, que ce soit dans Rocky avec des origines modestes ou bien dans Rambo avec le mythe résistancialiste du héros piégé dans une jungle.

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© infographie créée par Keyvan Sheikhalishahi

Ici la flèche traduit le processus de transformation du stade 1 au 3 grâce au 2.

Dans Gloria, la ville interminable remplace la jungle, ville dans laquelle ils ne peuvent pas s’en sortir, idée souvent reprise au cinéma et en particulier à New York, comme dans 16 blocs ou bien dans Une journée en enfer. New York, un véritable labyrinthe, en témoigne ses croisements d’avenues géométriques, où les chemins ne mènent nul part et forment un cercle vicieux. Les indications du tueur égaré, au début du film, l’indiquent d’emblée. La paranoïa urbaine devient ainsi menaçante, menace qui vient bien de l’extérieur, qui s’explique aussi par l’architecture colossale de la ville qui domine et oppresse les passants. Il est intéressant de noter que les scènes d’intérieur, excepté celle du massacre de la famille, ne sont jamais montrées de l’extérieur, ce qui accroit la paranoïa et l’idée d’oppression. Le réseau tentaculaire de la Mafia envahit donc l’intérieur depuis l’extérieur, par la fenêtre, laquelle constitue le lien entre les deux espaces. La paranoïa urbaine envahit ainsi l’intérieur par la fenêtre. D’ailleurs, lors de la seule scène intérieure montrée de l’extérieure, c’est bien la fenêtre qui est filmée. Gloria se poste ainsi devant la fenêtre pour guetter l’extérieur. L’intérieur envahi, il faut donc s’enfuir dehors, par l’escalier de préférence et non l’ascenseur. Ceci forme à nouveau le cercle vicieux : extérieur labyrinthique-fenêtre-intérieur-escalier-extérieur labyrinthique. La multiplicité des transports accroit cette vision cauchemardesque et tragique : les ascenseurs, les bus, les métros, les trains, les voitures de la mafia et enfin les nombreux taxis.

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© infographie créée par Keyvan Sheikhalishahi

Ici, le cercle vert représente l’intérieur, le jaune l’extérieur. Le croisement des flèches montre le passage récurrent et interminable de l’intérieur à l’extérieur et vice-versa, ce qui crée le cercle vicieux dans lequel sont piégés les personnages.

Cassavetes critique donc le « système », auquel s’oppose Gloria pour lutter contre la mafia… qui ne serait autre que les studios? Quoi qu’il en soit, le film déconstruit, pas totalement certes mais de manière conséquente, l’image portée par Hollywood. La réalisation de Cassavetes est très intéressante. La scène d’ouverture qui rappellera la futur Sens Unique, est constituée de la vue d’un Manhattan mélancolique, à l’aube, durant laquelle la musique devient de plus en plus grave. Juste avant, les aquarelles de Romare Bearden représentent la ville de New York, ces fresques murales peintes par des artistes d’origine hispanique procurent une vision enfantine et naïve. L’ouverture dévoile donc d’emblée plusieurs motifs du film : la mélancolie, la ville, l’enfance, le métissage. Les plans sont assez nerveux, à cause de surgissements d’entrée et de sortie dans le champ. Le premier affrontement avec la voiture des gangsters l’illustre bien, lorsque le véhicule entre subitement dans une rue calme et y sort soudainement suite aux tirs de Gloria. La menace vient donc du hors-champ, et se révèle ainsi permanente et soudaine. Enfin, Cassavetes rend les deux derniers jours plus nerveux par des ellipses durant la nuit qui traduisent un repos plus court, et donc accroit l’épuisement des personnages. Trouver un repos est devenu impossible durant la fuite, l’idée de fatigue est confirmée lorsque le départ pour Pittsburgh est repoussé à plusieurs reprises, ce qui donne la répétition chaque jour des mêmes action : fuite, affrontement, cachette. Le film bénéficie aussi d’une très bonne musique de Bill Conti, compositeur de Rocky et de l’horrible partition musicale de Rien que pour vos yeux.

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A noter que, contrairement à l’avis de la majorité des cinéphiles, le remake de 1998 avec Sharon Stone n’est pas totalement à rejeter. Le film est certes moins pertinent mais réussit à offrir un personnage, dans la lignée de l’original, mais différent, notamment grâce à un très bon jeu de Sharon Stone qui excelle.

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Cassavetes réussit donc à mêler très subtilement thriller et drame intimiste puisque les personnages sont très intéressants et les relations complexes. Un pari réussi.

  • Réalisation : 8.5/10
  • Scénario : 8.5/10
  • Casting : 10/10
  • Musique : 9.5/10
  • Ambiance : 10/10

Film : 9.5/10

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