Dossier – Architecture et cinéma : l’escalier

L’escalier est beaucoup utilisé dans les idées de mise en scène au cinéma puisqu’il offre beaucoup de possibilités intéressantes. Comme toujours, il n’est pas question dans ce dossier de citer tous les films qui comportent des scènes d’escalier, mais de comprendre les enjeux de mise en scène que peut offrir un escalier, en citant une grande variété de films, des années 1930 à nos jours. Nous conclurons ce dossier en citant brièvement l’emploi de ce motif architectural chez Alfred Hitchcock.

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On retrouve souvent des escaliers au cinéma, généralement tous différents. Les escaliers peuvent être beaux, comme ceux majestueux d’Autant en emporte le vent ou celui de la résidence d’Elektra King dans Le monde ne suffit pas, c’est à dire du somptueux manoir Luton Hoo. L’escalier peut donc être un élément architectural magnifique, comme l’illustre aussi Écrit sur du vent, dans lequel Dorothy Malone descend les marches en chemise de nuit, accompagnée par un travelling et un panoramique, ainsi que le tourbillon de feuilles mortes. L’escalier peut être large, bien trop large comme celui du Mépris ou bien plus étroit comme celui de L’ombre d’un doute. L’escalier peut être vide ou alors bombé, de journalistes mais pas seulement dans Boulevard du crépuscule. Les mouvements de caméra sont également différents, en plongée dans Le jour se lève de Michel Carné ou bien en contre-plongée dans Le coup de l’escalier de Robert Wise ou dans Orphée. La caméra peut être parallèle à la rambarde, en témoigne Brian De Palma avec L’esprit de Caïn ou en panoramique totalement excité dans Quand passent les cigognes de Kalatozov. Dans les films, on peut également monter les marches grâce à un fauteuil, celui de Là-haut très lent par exemple, ou alors bien plus rapide dans Gremlins. En parlant de vitesse, il est impossible de ne pas citer les « folles » Chaussons rouges. Il existe également des clichés associés au motif de l’escalier, dans des scènes de suspens généralement, dans lesquelles on retrouve un gros plan sur la main se posant sur la rambarde, dans Rendez-vous avec la peur ou bien On connaît la chanson, et parfois de pieds comme dans Quand une femme monte l’escalier, Vivre sa vie et bien évidemment dans Assurance sur la mort avec Barbara Stanwyck.

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Autant en emporte le vent, Victor Fleming / Luton Hoo (Le monde ne suffit pas) / Écrit sur du vent, Douglas Sirk / Le mépris, Jean-Luc Godard / L’ombre d’un doute, Alfred Hitchcock / Boulevard du crépuscule, Billy Wilder / L’esprit de Caïn, Brian De Palma / Quand passent les cygognes, Mikhaïl Kalatozov / Assurance sur la mort, Billy Wilder

Ces généralités passées, nous pouvons enfin entrer dans le vif du sujet : certains réalisateurs utilisent l’escalier pour des scènes de danse. Georges Guétary descend les marches d’un grand escalier en chantant et dansant dans le film musical Un américain à Paris. On peut aussi danser de manière plus minimaliste, mais à plusieurs, sur quelques marches dans Mods. Á plusieurs toujours mais sûrement de manière plus élégante, avec Fred Astaire et Ginger Rogers dans La joyeuse divorcée. Les escaliers occupent également une place importante dans le musical Le tombeur de ces dames ou dans Ziegfeld Follies dans lequel l’escalier occupe le centre de la scène. Il s’agit d’un escalier impressionnant inclus dans un gigantesque décor dans Le règne de la joie, communément appelé Broadway Melody of 1938, avec Judy Garland. L’escalier peut être immense aussi dans le film musical Chercheuses d’or de 1935 ou bien totalement rebelle dans Tous en scène avec Fred Astaire, une nouvelle fois, et Cyd Charisse. Enfin, peut-être une des  plus belles utilisations d’escalier dans un film musical est celle de Drôle de frimousse, avec une entrée en scène d’Audrey Hepburn qui reste mémorable. On danse et on chante donc souvent dans les escaliers au cinéma, ainsi l’escalier peut devenir un lieu de partage.

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Un américain à Paris, Vincente Minnelli / Mods, Serge Bozon / Le tombeur de ces dames, Jerry Lewis / Ziegfeld Follies, Vincente Minnelli / Le règne de la joie, Roy Del Ruth / Chercheuses d’or de 1935, Busby Berkeley / Drôle de frimousse, Stanley Donan

L’escalier est aussi un lieu propice à des rencontres et des partages, et même parfois plus. On s’y échange des regards de manière plutôt insistante dans Le dernier métro de Truffaut. On se rapproche de l’un et de l’autre, comme Jack et Rose dans Titanic. L’escalier est un véritable lieu de rencontre et de connaissance, en témoigne La légende du grand judo de Kurosawa. L’escalier devient même un lieu de partage et de discussion dans The Artist ou dans Vacances romaines avec Audrey Hepburn et Gregory Peck, un lieu de drague amoureuse dans West Side Story et ses fameux escaliers extérieurs qui en ont fait son logo, mais aussi bien évidemment dans Un tramway nommé désir. L’escalier représente même le décor final de Pretty Woman lorsque Richard Gere déclare sa flamme. Certains, même, en font plus dans les escaliers, à l’image de Pierce Brosnan et Rene Russo dans Thomas Crown ou bien de Clark Gable et Vivien Leigh lors de leurs dernière montée dans Autant en emporte le vent.

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Cependant, l’escalier est aussi un lieu menaçant dans un grand nombre de films. L’escalier extérieur dans L’ombre d’un doute menace Teresa Wright, sa chute préparée avec attention par son oncle accroit les tensions et la paranoïa qui règne dans sa maison. L’escalier peut être également menaçant pour les poussettes dans Le cuirassé Potemkine et bien évidemment dans Les incorruptibles de De Palma. L’escalier en colimaçon, en particulier, annonce un piège ou une machination. Ce motif est récurrent au cinéma, étant même le titre original d’un film, The spiral staircase, traduit par Deux mains, la nuit en France. On peut citer Mission:Impossible de Brian De Palma ou bien encore L’amateur de Smolders.

On peut donc en déduire que l’escalier, de façon plus générale, est un lieu privilégié pour les scènes d’action. Un très grand nombre de films de cape et d’épée tiennent leurs duels dans les escaliers, à l’image des Aventures de Robin des Bois de Curtiz, des Aventures de Don Juan de Sherman, dont le duel final se déroule sur le grand escalier du palais de la Reine et contient le célèbre bond de Jock Mahoney. Plus récent, Le masque de Zorro met en scène une scène d’action se déroulant dans un escalier, au tout début du film dans la résidence de de La Vega lorsque ce dernier combat Montero. Les escaliers présentent aussi un moyen de prendre la fuite, pour des tueurs en série comme dans Seven ou Insomnia, un voleur pour se faufiler dans la foule tel Pierce Brosnan à la fin de Thomas Crown. Kevin Costner, dans Sens unique, emprunte des escaliers à plusieurs reprises pour fuir les hommes de David Bryce et donc survivre, comme dans Le roi et l’oiseau ou encore dans Batman Begins. Les chutes sont également récurrentes, comme celle de John Wayne dans L’aigle vole au soleil de Ford, dans une scène où la rampe cède soudainement. Il s’agit, pour Gene Tierney, dans Péché mortel de mettre en scène une chute pour provoquer une fausse couche. Dans Quantum of Solace, l’agent Fields fait chuter « accidentellement » le confident de Dominic Greene. Dans La nuit du chasseur, lorsque les enfants prennent la fuite, Powell chute lourdement en tentant de les rattraper. Plus récent, dans Gone Girl, Nick agresse son épouse incarnée par Rosamund Pike en la poussant. Les escaliers servent également pour toutes autres sortes de scènes d’action, notamment pour des combats. La fin de Guet-Apens met en scène un Steve McQueen seul contre tous et l’on retiendra surtout la fusillade dans les escaliers du motel. Roger Moore, dans Octopussy, glisse sur la rambarde pour mitrailler ses ennemis, monte les marches à grande vitesse pour rattraper une voiture dans Rien que pour vos yeux et défie la fatale Grace Jones dans les marches de la Tour Eiffel dans Dangereusement vôtre. Toujours dans le même film, quelques minutes après, il dérobe un taxi et descend les marches pour atteindre les quais de la Seine, un peu comme Tom Cruise tout récemment dans Rogue Nation. Pierce Brosnan, lui aussi, est adepte de l’escalier, puisqu’il pousse son assaillant dans l’escalier intérieur d’un bateau au début de GoldenEye puis quelques minutes plus tard, toute une troupe de militaires en Russie puisque l’escalier insiste bien sur la chute de cadavres. Dans Le monde ne suffit pas, il pourchasse Elektra King et finit par la tuer. On peut également citer bien évidemment le premier Die Hard mais, si nous ne devons retenir qu’une seule scène de combat dans l’escalier, c’est sûrement celle de Casino Royale, une scène percutante et très bien maîtrisée dans laquelle Daniel Craig s’engage dans une lutte très épique. Nous terminerons ce paragraphe en évoquant, dans la lignée de cette dernière scène, quelques scènes plus agressives, parfois choquantes. Il s’agit d’une fusillade, certes peu choquante en réalité mais d’une envergure importante, dans Le Cuirassé Potemkine ou bien dans La forteresse cachée. Plus agressif, plus sanglant, le duel final de Scarface se déroule également dans un escalier. Les morts dans les escaliers s’enchainent, en témoigne la fin des Tueurs de Siodmark, à cause d’une chute violente dans Le Dahlia Noir ou encore plus atroce dans Le carrefour de la mort, d’un jet de tronçonneuse dans American Psycho ou d’un suicide dans L’exorciste. Et il faut citer absolument Blow Out, même si Sally ne meurt pas à proprement parler dans un escalier, ce sont bien les marches qui freinent Jack qui arrive quelques secondes trop tard. L’escalier présente donc dans ces scènes des rapports de force, soulignés par le point de vue de la caméra. L’escalier, en quelque sorte dans le dernier exemple, possède une dimension tragique et peut ainsi refléter l’état ou l’inconscient d’un personnage.

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Les Aventures de Robin des Bois, Michael Curtiz / Les aventures de Don Juan, Vincent Sherman / Le masque de Zorro, Martin Campbell / Thomas Crown, John McTiernan / Le roi et l’oiseau, Paul Grimault / Batman Begins, Christopher Nolan / Guet-Apens, Sam Peckinpah / Dangereusement vôtre, John Glen / Rogue Nation, Christopher McQuarrie / Le monde ne suffit pas, Michael Apted / Scarface, Brian De Palma / Le Cuirassé Potemkine, Sergueï Eisenstein

L’escalier reflète souvent un personnage pour le représenter lui ou son inconscience, ses tourments, il peut même parfois être considéré comme un personnage à part entière. L’escalier monumentale de Citizen Kane représente la psychologie du personnage, sa fortune mais aussi sa mégalomanie. L’escalier tortueux du domaine d’Edward dans Edward aux mains d’argent reflète bien le personnage, tout comme la position de Jules César, dans le film éponyme, au sommet des marches. La montée des marches solennelle de James Stewart dans Mr Smith au Sénat souligne ses traits de caractère. Dans La splendeur des Amberson, l’escalier signale l’éloignement affectif, conséquence de fractures au sein d’une famille. Dans La vipère, lorsque Bette Davis atteint le haut des marches, elle se retrouve seule et son emprise psychologique sur Teresa Wright s’affaiblit. Dans Mr Brooks, après l’interrogatoire de Jane, celle-ci décide de monter dans sa chambre avec sa mère, laissant ainsi son père seul en bas, tourmenté à propos de la culpabilité de sa fille. L’escalier assez fragile de La maison du diable reflète en quelque sorte l’instabilité psychologique du personnage. Bien évidemment, les escaliers fantastiques de Poudlard dans Harry Potter sont totalement en phase avec l’univers de la saga. On peut également relever bien évidemment l’escalier en forme d’ADN dans Bienvenue à Gattaca. L’escalier peut aussi représenter un passage entre deux mondes, à la mort dans Les trois lumières ou bien l’inverse dans L’échelle de Jacob, au paradis. Inception présente un type d’escalier assez original, l’escalier de Penrose, formé par quatre virages à angle droit et qui revient à son point de départ. L’illusion créée une figure d’escalier sans fin, l’objet impossible met alors le sujet face aux limites de son cerveau. Cette figure permet de mettre en exergue les ressorts psychologiques et est représenté de manière plus concrète par les travaux d’Escher dans « Montée et Descente », dans lequel l’escalier est intégré au toit d’un monastère. Toujours chez Christopher Nolan, il est aussi intéressant de relever les escaliers sur les parois de la prison dans The dark knight rises, un puits rajasthanais, soit un baoris. Le puits représente un défi moral à relever – même si c’est à proprement parler le fait de grimper la paroi et non de monter les marches. Il s’agit de reprendre confiance en soi, soit de parcourir un chemin difficile, vertigineux mais qui mène quelque part, c’est à dire d’accomplir le schéma hollywoodien classique.

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Citizen Kane, Orson Welles / Edward aux mains d’argent, Tim Burton / La maison du diable, Robert Wise / Harry Potter / Bienvenue à Gattaca, Andrew Niccol / Les trois lumières, Claire Keegan / Inception, Christopher Nolan / The dark knight rises, Christopher Nolan / Puits rajasthanais

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Montée et descente, Escher (1,2,3) / Escalier de Penrose

Enfin, terminons ce dossier en citant Alfred Hitchcock, de manière brève cependant. L’escalier représente un motif très cher au cinéaste mais nous n’allons pas développer précisément ses utilisations. L’escalier devient donc un lieu privilégié pour accroitre le suspens. Il s’agit avant tout de cacher l’indice « clé » dans Le crime était presque parfait, en glissant la clé sous le tapis. Des escaliers majestueux du Royal Abert Hall dans L’homme qui en savait trop séparent l’enfant de sa mère, mais ne suffisent pas pour laisser entendre les échos de Que sera, que sera. Bien évidemment, il faut citer les escaliers vertigineux de Vertigo qui mènent vers la mort. Chez Hitchcock, souvent en effet, les escaliers mènent à la mort, presque dans L’ombre d’un doute, étrangement dans Soupçons brutalement dans Les oiseaux et fatalement dans Le train de Nord-Express ou bien Psychose. Enfin, dans Frenzy, le travelling arrière douloureux et malsain signifie bien la mort atroce du personnage.

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