Critique et analyse – L’espion qui m’aimait

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  • Date de sortie : 12 octobre 1977 (2h05)
  • Réalisateur : Jewis Gilbert
  • Avec : Roger Moore, Barbara Bach, Curd Jürgens, Richard Kiel, Caroline Munro, Bernard Lee, Desmond Llewelyn, Lois Maxwell
  • Tous publics (France) Accord parental souhaité (États-Unis)
  • Allociné spectateurs : 3.5/5

L’espion qui m’aimait, dixième opus de la saga James Bond, marque les quinze ans de James Bond sur grand écran. Après l’échec considérable de L’homme au pistolet d’or, il a fallu donner un nouveau cap à la saga et assurer son avenir puisque cet opus représentait la dernière chance pour Broccoli de prouver que Bond n’a pas encore coulé, naviguant toujours. Les enjeux sont donc très importants, et les dispositions prises à la hauteur.

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Un James Bond de luxe

Après une sévère chute qualitative sur L’homme au pistolet d’or, Albert R. Broccoli, le producteur des James Bond, a compris que ce dixième opus était sa seule chance pour donner un nouveau cap à la franchise. Mais les affaires ne se sont pas arrangés avec son ancien collègue producteur Harry Saltzman qui devait quitter Bond à cause de dettes accumulées et d’autres investissements. Chacun prend alors ses avocats et une guerre des producteurs va commencer, Saltzman ne voulant pas céder ses droits sur la franchise. Le 11 novembre 1975, il revend ses parts à la United Artists pour la somme colossale de 30 millions de dollars. Broccoli doit donc maintenant travailler avec la United Artists, tous deux possédant 50% des parts de la franchise. Une nouvelle ère débute alors, Broccoli est le seul chef à bord du navire, et il va en profiter pour prendre son temps et retourner à une formule bondienne monumentale, mais il doit faire face à une concurrence très rude comme les blockbusters américains comme Les dents de la mer de Spielberg qui a gagné cinquante fois plus que son budget initial ou encore Rocky qui a gagné 225 fois plus que son budget. Broccoli est écoeuré, il doit réfléchir pour ne pas commettre les mêmes erreurs que celles du précédent opus. Il veut et doit faire un film total, signant un retour à la folie de la bonne vieille époque d’On ne vit que deux fois. Il doit faire un James Bond à part entière, et non un épisode classique. Le défi est imposant.

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Broccoli ne peut plus adapter les romans de la série à cause d’un contrat signé avec Fleming, il choisit ainsi le titre The spy who loved me, tout en modifiant complètement l’intrigue. C’est donc un des premiers Bond à ne pas bénéficier de l’imagination de Fleming. Il met Lewis Gilbert à la réalisation, remplaçant Guy Hamilton, qui avait d’ailleurs déjà réalisé On ne vit que deux fois et prend le même décorateur, Ken Adam. L’équipe met un an de plus que d’habitude entre deux opus pour approfondir pleinement le projet et pouvoir mieux travailler le scénario ainsi que le casting. Au départ, les scénaristes voulaient ressusciter le SPECTRE, mais à cause de Kevin McClory, ils ont du trouver une autre solution. Le scénario final paraît ambitieux, ressemblant beaucoup à celui d’On ne vit que deux fois, devenant même presque le remake. Marvin Hamlisch est à son tour engagé pour signer la musique. Les femmes les plus belles sont auditionnées. Roger Moore a l’occasion dans ce troisième Bond d’explorer son propre Bond intérieur puisqu’il ne mettait qu’en place les bases pour convaincre le public dans les deux premiers opus. L’espion qui m’aimait est un film de luxe, sans barrières, le film doit battre des records, une obligation indispensable pour la survie de la franchise.

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Malheureusement, l’accumulation des problèmes rend la tâche plus difficile encore. Le budget se multiplie par deux, passant ainsi de quatorze à trente millions. La fin du contrat d’Eon Productions et Kevin McClory indiquent que ce dernier ne pouvait produire de remake d’Opération Tonnerre dans les 10 années suivant la sortie du film. En 1975, McClory se remet au travail, va trouver Sean Connery et l’engage même comme scénariste du film. La presse prédit une guerre des Bond, un match commercial. Le film s’intitulerait Warhead, et serait, d’après les rumeurs, un véritable Star Wars sous la mer. Le scénario est monumental et remet le récit d’Opération Tonnerre au goût du jour, avec des idées géniales et folles comme des requins téléguidés dans les égouts de New York, un face à face entre Bond et Largo au sommet de la Statue de la Liberté. Connery souhaite un Bond plus humain et sombre. Il commence avec McClory les repérages pour le film. Tombant sur des articles rapportant cette histoire ainsi que sur quelques photographies mettant en scène Connery sur les futurs lieux de tournage, Broccoli explose et lâche une armée d’avocats aux trousses de McClory qui va bientôt rappliquer en lui interdisant l’utilisation du SPECTRE et du nom de Blofeld à l’avenir. Mais quelques années plus tard, en 1978, McClory et Connery vont être lassés et vont abandonner le projet, enfin, juste pour quelques temps… Grâce à cette guerre des nerfs, le scénario de L‘espion qui m’aimait cherche à obtenir plus d’ampleur pour ses personnages et ses situations. Finalement, c’est un mal pour un bien, mais qui décale encore une fois la sortie du nouveau Bond, en été 1977, soit trois ans après le précédent film. Il fallait au moins cela pour remettre 007 en forme et le placer tout en haut de son piédestal.

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Enfin, le tournage débute le 31 août 1976 pour s’achever le 26 janvier 1977. L’équipe de tournage ne se refuse rien. En effet, six Lotus Esprit sont construites pour le film, dont une seule amphibie. Chacune avait une fonction bien particulière, afin de donner l’impression que la voiture de Bond est miraculeuse. Lamar Boren, qui était déjà présent pour Opération Tonnerre, revient et organise les séquences de combat sous-marin. Le décor du supertanker de Stromberg est construit par Ken Adam, un formidable complexe fonctionnel de 113 mètres de long, 48 mètres de largeur et 16 mètres de hauteur. Broccoli décide de faire construire un nouveau complexe, afin de ne pas répéter les mêmes erreurs que dans On ne vit que deux fois, où le décor du volcan avait été détruit. Le plateau sera appelé le 007 Stage. Il sera inauguré par l’ancien 1er ministre britannique, Harold Wilson. D’autre part, Broccoli emgage le champion de ski Roick Sylvester pour qu’il saute du haut d’une montagne. Cette scène sera filmée par John Glen, réalisateur de la deuxième équipe, qui devra faire face à des problèmes de météo. Broccoli voulait un générique avec des cascades uniques pour ravir les suffrages. Enfin, Roger Moore apporte son humour habituel, et devient très ami avec Lewis Gilbert. Comme dans les précédents films, Moore assure lui-même un certain nombre de cascades. Il prend part aux bagarres et manque ainsi d’être sérieusement brûlé lorsque Stromberg lui tire une balle explosive. L’absence de limites est bien présente : Claude Renoir, le directeur de la photographie très malade décide de partir, Ken Adam propose alors le travail à Stanley Kubrick, qui accepte à la seule condition que son nom ne soit nulle part crédité. Le tournage est très détendu, contrairement à celui de Vivre et laisser mourir, où pendant tout le long, l’équipe devait faire face aux conditions de météo et aux échecs des cascades. Broccoli se rend même en Égypte pour cuisiner des pâtes et aider la régie afin de porter secours à une équipe affamée. Quant à Roger Moore, il prépare un bêtisier avec le reste de l’équipe. A ce moment, on peut le dire : Bond est de retour et rien ne peut l’arrêter!

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L’espion qui m’aimait reste aujourd’hui un des James Bond les plus populaires, on le retrouve souvent en tête de liste des Bond préférés, dans de nombreux forums. Cela peut notamment s’expliquer par la présence de Roger Moore, qui après avoir constitué son personnage dans les deux premiers films, peut maintenant ajouter des détails et avoir une approche toute personnelle du rôle, intéressante et convaincante. En effet il a dû composer auparavant avec une direction d’auteur qui ne lui avait pas donné l’occasion de s’approprier complètement le personnage tel qu’il l’aurait voulu, il fut notamment obligé de tordre le bras de sa partenaire dans L’homme au pistolet d’or. On ressentait alors un problème d’adaptation pour Guy Hamilton.

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Le film est une belle occasion pour revenir à certains fondamentaux farfelus qui avaient fait le charme des premiers opus, lequel venait d’une mosaïque composée de folie, de fantaisie ainsi que de légèreté. Ainsi, on retrouve dans ce film le même schéma que l’épisode le plus farfelu, invraisemblable de la période Connery, soit On ne vit que deux fois. Il s’agit aussi de fêter dignement les quinze ans de la franchise mais de ne pas tomber pour autant dans un univers totalement invraisemblable. Bond est présent et peut rivaliser avec la concurrence, cette démonstration est majeure dans L’espion qui m’aimait et va même plus loin puisqu’elle montre que seulement Bond rivalise mais se montre le meilleur. Le scénario rassemble les éléments traditionnels et maîtrise une formule travaillée en profondeur. Le film se veut délicat, raffiné, asse esthétique, possédant des caractéristiques du divertissement familial de très grande qualité. La violence est rare et les scènes de sexe sont rares. Les scènes d’actions sont bien réussies et l’humour bien présente. On peut donc dire que L’espion qui m’aimait est un des opus les plus équilibrés de la franchise. On retrouve de plus un Roger Moore détendu et charmant, même rigoleur. Le personnage, malheureusement, perd en tension et en profondeur et devient davantage Roger Moore que l’inverse. On aura tout de même une lutte très intense sur les toits du Caire, laquelle se termine par une mort agressive de l’ennemi. Moore n’apprécie pas la mort mais tue par obligation. On peut cependant excepter la meurtre de Stromberg, Bond s’acharnant en tirant plusieurs coups. Il ne brutalise pas non plus ses partenaires féminines et se montre doux, les embrassant. Le James Bond de Roger Moore est en ce sens un profiteur de l’occasion dès qu’elle se présente, ne perdant pas non plus la possibilité d’un moment charnel. Il reste en effet séducteur, toujours accompagné de jeunes femmes, des Alpes autrichiennes à l’Égypte chaude et touristique.

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Étrangement, le film ne cherche pas à être ancré pleinement dans son temps, comme Vivre et laisser mourir. Le cinéma des années 1970 se montre assez sombre et violent, témoignant de la conclusion négative de la guerre du Vietnam pour les États-Unis. L’espion qui m’aimait, lui, cherche à fournir un album de voyage des régions les plus ensoleillées de la planète, de l’Égypte à la Sardaigne. L’image de l’enquêteur et explorateur avec son holster accroché à l’épaule est terminé. Bond ne se rend plus dans les bars dans les rues sombres de New York, à la recherche de barons de la drogue. Maintenant, il s’occupe d’affaires qui touchent le monde comme le vol de missiles nucléaires. En tenue de commander, il dirige des hommes pour décrocher la victoire finale et arrêter un psychopathe tel Stromberg. Á ses côtés se trouve la sublime Barbara Bach, fantasme vivant pour tout homme ayant vu le film. Fine, douce, gracieuse, elle apporte un sex-appeal indispensable au récit mais malheureusement son rôle se veut très limité. Elle s’investit très peu dans l’action physique et n’est pas convaincante dans la résolution de l’intrigue, étant tout de même une agent soviétique. L’intrigue apporte peu de profondeur au personnage alors que l’actrice possède du potentiel. Cette tentative d’accorder Bond avec une partenaire qui serait à sa hauteur échoue malheureusement. Elle essaie tout de même de paraître intéressante en plaquant Requin contre le mur avec le van ou en dérobant le microfilm à Bond en l’empoisonnant, mais ce ne sont que des éléments qui servent d’apparat et d’enrobage. Le personnage n’est qu’un pion sur un jeu d’échecs. Le duo fonctionne tout de même bien, grâce à l’entente visible des deux acteurs.

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Le reste de la distribution reste bon, à l’inverse des égarements de L‘homme au pistolet d’or qui mettait Bond face à un soi-disant méchant original mais qui, en fait, ne l’était pas du tout et surtout son petit homme de main très ridicule. L’espion qui m’aimait voit grand, l’homme de main est géant de près de 2m20, Richard Kiel, un assassin professionnel qui tue avec ses dents en acier. On retrouve un certain air des Dents de la mer. Requin reste cependant très peu effrayant, son interprétation comique et sympathique l’emmène droit dans le mauvais chemin, bien malheureusement. On a parfois l’impression que Bond se trouve devant un clown. On aurait aimé un peu de plus de tension. Mais les corps-à-corps restent efficaces. Enfin, Karl Stromberg, interprété par Cürd Jurgens, est un excellent méchant, c’est un savant obsédé par les océans, vivant reclus dans sa base sous-marine, capable de s’élever hors de l’eau. Jurgens joue à la perfection le rôle et signe le retour de l’ennemi intelligent, qui ne cherche pas à gagner de l’argent mais à accomplir ses rêves. Il menace à nouveau l’équilibre du monde, avec un plan qui ressemble beaucoup à celui de Blofeld d’On ne vit que deux fois. Au vol des navettes spatiales américaines et soviétiques répond le vol de sous-marins nucléaires anglais, soviétiques et américains. Au cratère volcanique répond le supertanker engloutissant les sous-marins. A la conquête spatiale répond la conquête des océans. Au bassin des piranhas répond le bassin du requin. Et enfin à l’agent japonais répond l’agent soviétique. Rien n’est laissé au hasard.

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Encore une fois, la technologie est omniprésente, avec les écrans de Stromberg et les panneaux de contrôle aux boutons lumineux, sans oublier l’élévation de l’Atlantis ou même la voiture amphibie, capable de plonger dans l’eau et d’envoyer un missile par dessus l’eau. Bond ne nage plus, ne transpire plus, il reste dans la mer au volant de sa paisible voiture de luxe et bat les plongeurs avec un corps à corps avec sa voiture, et enfin lorsqu’il veut chercher sa bien aimée, prisonnière des mains de Stromberg, il saute sur un jet-ski très moderne. Il ne va plus courir dans les plantations pour se protéger des balles de l’hélicoptère, non, il préfère fuir avec sa voiture dernier cri, propice à son statut d’agent secret.

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On retrouve également une très belle photographie signée Stanley Kubrick, avec des jeux de lumière sur les pyramides de Gizeh, un jeu de cache-cache très réussi entre Bond, Anya et Requin ou lorsque Bond se promène dans les rues du Caire. La scène de combat entre Bond et les hommes d’Anya dans les pyramides est magistralement filmée, c’est théâtral, chaque mouvement dans cette scène compte, chaque geste est imposant. La première demie-heure du film est d’une qualité sans faille, qui donne déjà une idée au spectateur pour les prochaines minutes. Le film ne tombe jamais dans la parodie ou le cliché, même Lorsque Bond est Anya marchent dans le désert au son de la musique de Maurice Jarre, composée pour Lawrence d’Arabie.

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Les scènes d’action sont rigoureuses : une course-poursuite en ski, des combats plus humbles, une poursuite en voiture, des cascades aériennes, une confrontation aquatique, une guerre au sein du supertanker et un compte-à-rebours dramatique. La scène de pré-générique est intéressante et annonce la couleur du film. Le générique est plutôt classique, bien exécuté cependant sous une belle musique de Carly Simon. La première partie en Égypte se veut intéressante, légèrement inquiétante, pose les bases du récit. La deuxième, en Sardaigne, est davantage tournée vers l’action. On notera l’arrivée de Bond et d’Anya, à bord du bateau de Naomi, en vue de l’Atlantis, qui est une très belle scène où on retrouve une mise en scène et une photographie extravagantes.

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La bande originale du film de Martin Hamlisch se veut différente, mais respecte tout de même les traditions bondiennes. On retrouve des rythmes océaniques monumentaux, ainsi que des morceaux de Mozart et Bach. Très efficace, mais tout de même moins aboutie que les musiques de John Barry, le réarrangement du James Bond theme est très convaincant et le thème d’Atlantis est superbe, provoquant immédiatement rêve et volupté ainsi qu’excitation. Une belle musique adapté au film qui agit très bien dans l’atmosphère si caractéristique du film. Le film est soigné et subtil pour tous les détails, le montage de John Glen est presque parfait.

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L’espion qui m’aimait est un James Bond classique frais et soigné, qui a réussi à décrocher des records d’entrée. Ce James Bond de luxe se veut populaire, avec des personnages emblématiques, des lieux variés, des scènes d’action époustouflantes mais sans violence, une musique très efficace et un scénario qui tient la route, sans oublier un peu d’érotisme. En conclusion, c’est un film très équilibré. Bond est de retour, a fait ses preuves, mais il ne va pas se limiter à ce film, loin de là, sa prochaine mission sera de taille…

  • Réalisation : 8.5/10
  • Scénario : 7/10
  • Casting : 9/10
  • Musique : 9/10
  • Ambiance : 9/10

Film : 8.5/10

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