L’expert (Luis Llosa, 1994)

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Malgré de nombreux critiques défavorables sur L’expert (Luis Llosa, 1994), nous démontrons ici la solidité d’un thriller des années 1990, qui film réunit le duo Sharon Stone/Sylvester Stallone. Un véritable film d’action, mais pas que, nostalgique des deux décennies 1980/1990 riches en action et rebondissements.

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Désireuse de se venger des assassins de ses parents, tués sous ses yeux lors qu’elle n’était qu’une enfant, la troublante Ray Munro recourt aux services de Ray Quick, ancien membre des Services spéciaux américains.

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Le film sort en 1994, période durant laquelle le thriller et le film d’action atteignent leur apogée. Il se développe alors plusieurs sous-genres, notamment le thriller érotique, dont le précurseur est Basic Instinct en 1992 grâce auquel Sharon Stone devient une vedette internationale. On peut citer par la suite Color of night, Harcèlement ou même Silver avec Sharon Stone. L’expert ne se définit pas comme un thriller érotique mais un genre hybride entre film d’action, film d’aventure, thriller érotique et en développant un sous-genre: le film de vengeance. Tourné vers l’action, le scénario se détache toutefois des autres films d’action de la décennie en proposant un équilibre très subtil entre l’action et la psychologie des personnages, qui prend finalement une place assez consistante dans l’oeuvre. Un scénario riche et intelligent donc, mais toutefois avec la présence de quelques facilités scénaristiques, qui restent mineures dans l’appréciation du film.

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Classiques, Les personnages présentent un profil intéressant. May Munro, le personnage principal de l’histoire (l’acteur principal reste toutefois Sylvester Stallone), est ambigu. Il ajoute de l’épaisseur et de la consistance au film. La figure vengeresse s’infiltre dans la mafia de Miami pour se rapprocher des assassins de ses parents. May n’hésitera pas à utiliser tous les pions, notamment à user de son charme, pour manipuler les uns et les autres. Alors qu’elle ressent du dégoût et de la haine envers Tomas, elle s’oblige à l’accompagner pour le piéger. Troublante, mystérieuse, victime manipulatrice, Sharon Stone trouve ici un rôle en prolongement de celui de Basic Instinct. Exactement comme dans ce film, elle utilise un processus d’envoûtement pour manipuler son entourage. L’envoûtement auprès de Ray se fait par une relation téléphonique séduisante. Même si Ray la repère immédiatement physiquement, tout se fait par la voix, comme un chant de sirène. Ainsi, May Munro est comparée à une sirène envoûtante. En plus de la communication exclusivement sonore, on note en effet la connotation fluide de son nom (May Munro), le double d’identité May Munro/Adriana Hastings (la Sirène est une créature mi-femme mi poisson), sa nudité omniprésente. Notons également son environnement aquatique puisqu’elle habite en face d’un cours d’eau. Mystérieuse, intrigante, c’est ainsi d’ailleurs qu’elle sera qualifiée par Ray. Si sa relation avec Ray se construit sur le temps, celle avec Tomas se construit sur l’immédiateté puisque Tomas a un coup de foudre pour May, lequel est a priori réciproque. La seule personne qu’elle connait du passé (à part Tomas, bien sûr, le meurtrier de ses parents) et Ned, l’ancien collègue de Ray, maintenant son rival chef de sécurité de la mafia des Leon tenue par le père de Tomas. May a accepté d’infiltrer le réseau mafieux et de travailler pour Ned, sa couverture lui permet de se rendre crédible vis-à-vis de l’expert (Ray qui accepte la mission qu’elle lui confit) et en même temps sa couverture est un moyen de piéger Ray afin que Ned le tue (les deux étant rivaux). May a donc manipulé tous les personnages de son environnement: Ray en lui demandant de l’aider et en le piégeant au profit de Ned, Tomas par une relation intime, enfin Ned puisqu’elle l’utilise tout en essayant de faire chemin arrière en sauvant Ray. 

© infographie créée par Keyvan Sheikhalishahi

© infographie créée par Keyvan Sheikhalishahi

Comme May, les autres personnages essaient aussi d’utiliser tous les pions possibles pour manipuler les uns et les autres, chacun ayant son propre objectif. Le personnage de Ned Trent est aussi très intéressant. Il cherche également, en quelque sorte, la vengeance, souhaitant tuer Ray à cause de l’échec de la mission à Bogota et parce qu’il constitue son principal rival. Il est tout de même toujours admirateur envers le travail de son ancien coéquipier et possède une certaine franchise pour l’avouer. Totalement déjanté, prétentieux, il n’a qu’un seul objectif: se venger. Lui non plus n’hésite pas à manipuler son entourage, si le partenariat proposé à May semble honnête, celui avec les Leon est d’une toute autre nature, financier dans un premier temps – Ned n’est visiblement intéressé que par son salaire – et constitue un moyen dans un second temps d’attirer Ray dans son piège en utilisant les motivations de May. Fou furieux, le personnage s’engage dans une perte de contrôle, notamment lorsqu’il menace d’exploser des policiers ou lors de la furieuse engueulade téléphonique avec Ray. Quant à Tomas, la confiance qu’accorde son père sur Ned agace son ego puisqu’il voudrait jouer un plus grand rôle. Tomas est le personnage a priori fort/beau, capable de montrer sa force auprès d’une May mais bien incapable auprès d’un père autoritaire, d’un Ray intrépide ou d’un Ned complètement fou. C’est le plus manipulable des tous, il est le moins intelligent mais par orgueil, c’est pourtant le seul qui a raison en se méfiant de Ned.

The Specialist

Peut-être moins consistant, Ray est l’homme de l’action, également l’homme de la justice (mais sa propre justice, c’est-à-dire éradiquer le mal par la violence ou par la mort, mais pas celle d’enfants innocents), c’est un « Hard Body » (Susan Jeffords) de la dernière décennie, des années 1980 de Ronald Reagan avec la galerie de personnages  et d’acteurs sur-masculins (avec Arnold Schwarzenegger entre autres). Des personnages et acteurs sur-masculins qui ont tendance à se softiser – tel le Terminator dans le deuxième opus devenant plus humain. Ici, il n’en est rien. Stallone incarne une figure du passé, un vestige qui appartient à l’ancienne décennie, figure nostalgique des Rambo et Rocky. L’histoire s’inspire d’ailleurs des livres de John Cutter (nom d’empreint de John Shirley), notamment de sa série The Specialist (soit le nom du film dans sa version originale) qui suit le personnage éponyme autour de diverses vengeances, en particulier le tome 7 The Vendetta, dont voici le synopsis en quelques lignes (Goodreads):

When the Mafia kills a young woman’s father and brother, she hires The Specialist to revenge their deaths. During the first encounter, Sullivan is injured in a car wreck that leaves a blood clot in his brain. The blood clot is causing him to act crazy, killing viciously, and his FBI contact thinks it’s time to shut him down.

La série des romans du Specialist de John Cutter, comme d’autre de ses livres, appartiennent ainsi à un genre bien particulier: le men’s adventure, un genre de magazines publiés aux États-Unis entre les années 1940 et 1970 s’adressant à un public masculin. Le genre se caractérise principalement par le goût de l’aventure, un héros masculin, la présence de pin-up ainsi qu’une légère volonté, mais présente, d’étrangeté ou de noirceur (notamment le magazine Eeries Stories). Quelques couvertures de différents numéros du magazine For Men Only:

Sur les points en commun avec l’affiche du film, on note l’importance du héros masculin, souvent avec une arme à feu et qui sauve la femme, en position de détresse. Également, on remarque la présence du danger en arrière plan, souvent représenté par une explosion. De plus, le mouvement est présent, représenté par bien souvent la fuite, la course, à pieds ou par des moyens de transport variés faisant référence au genre de l’aventure (voiture, jeep, bateau, etc).

En particulier, la couverture de Vendetta, Tome 7 de la série Specialist de John Cutter, en perspective avec l’affiche du film:

La distribution du film est très solide. Sharon Stone retrouve le rôle de la femme mystérieuse, troublante et envoutante. Son jeu est sublime, son regard impressionnant. Elle démontre une nouvelle fois toutes ses possibilités et son talent, immense. Oublions donc les prix des Razzie Awards «pire actrice» et «pire duo avec Sylvester Stallone». Insolite, la cérémonie finit par tomber dans le ridicule. Notons d’ailleurs que le film a reçu trois nominations dans d’autres catégories: «pire film», «pire acteur» (c’est le pauvre Kevin Costner qui a remporté le prix), «pire second rôle masculin» (Rod Steiger). La cérémonie épargne John Barry. On note un jeu honorable de Sylvester Stallone et qui forme justement un duo qui fonctionne bien avec Sharon Stone. James Woods, totalement déjanté et prétentieux, est génial. Éric Roberts, frère de Julia, très convaincant également. On pourrait peut-être être déçu par un Rod Steiger quelque peu caricatural.

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Malgré quelques – beaucoup ? – fautes de goût, La réalisation de Luis Llosa est homogène et donne un bon rythme au film. Pas de plans extraordinaires, pas d’atmosphère en particulier recherchée mais une efficacité qui permet de bien suivre une narration à plusieurs niveaux. Elle est portée par un travail de photographie qui rend bien de l’atmosphère de Miami. Mais la musique de John Barry est exceptionnelle, Barry compose ce qu’il sait le mieux faire. Toutes les pistes sont excellentes, Barry propose deux thèmes principaux, celui de l’action Bogota 1984, celui dédié aux personnages The spécialiste in Miami et en décline des variations très réussies rendant l’atmosphère sonore et musicale très homogène, à l’image de May and Ray at the Cemetery avec un rythme plus lancinant. Barry propose aussi des pistes indépendantes, très jazzy, comme May dances with Tomas. Les violons dans la piste After Thomas contribuent à une partition magnifique. The first bomb décline le premier thème, Barry commence à proposer des pistes très bondiennes. Explosive Trent continue dans la lignée des James Bond, se rapprochant des pistes d’Octopussy, de Dangereusement vôtre et de Tuer n’est pas jouer. Barry nous confirme sa lancée bondienne avec The parking lot bomb qui est très similaire. Don’t touch me Ned et The death of Tomas déclinent assez bien le deuxième thème, Barry réussit à accroitre les tensions et les enjeux grâce à sa musique. Il joue avec ses notes en déclinant avec May’s Room, le violon est magnifique et l’ajout de quelques notes de piano contribuent à l’ambiance jazz et nostalgique. Les pistes Ray meets May at her funeral, Closing in on Ray et You go in and get him sont plus graves et on retrouve par la suite des notes très propres aux 007 de Roger Moore avec There goes the hotel room. May meets Joe est aussi un pur joyau tant il décline bien le thème pour offrir une bande sonore plus complexe. Enfin, les trois dernières pistes sont de très belles déclinaisons. On a donc bien un ensemble musiclal cohérent et magnifique, Barry envoute littéralement le film lui aussi et représente un atout majeur pour apprécier encore plus le divertissement.

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L’expert n’est donc pas le film qui mérite toutes ces critiques négatives que l’on peut retrouver sur la toile. Nostalgique de la décennie 1990 et aussi de la décennie 1980, ce thriller tourné vers l’action propose une étude de personnages honorable. Il réunit un grand nombre d’atouts qui le rendent très qualitatifs, lesquels sont une distribution majestueuse, un très bon rythme et notamment une partition musicale magistrale. Belle réussite.

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