Analyse – Le monde ne suffit pas, la scène d’ouverture

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Dans cette analyse de scène, on se focalisera sur la scène d’ouverture, qui est d’ailleurs la plus longue de la franchise. Je vais analyser en particulier la première scène du film, à Bilbao et expliquer pourquoi elle est si efficace pour ouvrir le film. Le film débute par le classique gunbarrel propre à James Bond puis a lieu l’ouverture qui est le premier plan du film. Le premier plan montre James Bond en personne dès la première seconde. C’est la seule fois dans un James Bond que le film s’ouvre sur lui directement. L’action est donc d’emblée centrée sur lui, la scène peut adopter un ton grave, Bond est tout l’enjeu de la scène et même, du film. Il est en plus en plein action, courant pour traverser la rue. C’est un début in medias res, comme la plupart des pré-génériques des opus de la franchise. Les lunettes confèrent à Bond un air sérieux, c’est la première fois que Bond porte des lunettes de vue, ce qui attise la curiosité. Le premier plan apporte donc beaucoup de nouveautés : l’ouverture sur Bond et les lunettes. Bond a quelque chose à faire dans cette ville, il avance sûrement, il a l’air décidé et certain de lui. On est aussi submergé dans cette scène de rue grâce à une ambiance bien travaillée, non seulement la foule mais aussi les klaxons. La caméra, soudainement, abandonne Bond, au profit d’un panoramique, faisant apparaître le musée Guggenheim et le Puppy de Koons, symboles de Bilbao. Les deux premiers plans du film nous apportent donc beaucoup de renseignements mais posent aussi des questions : que vient faire Bond à Bilbao?

Le plan suivant nous donne justement la réponse. Le panneau nous indique que Bond a un rendez-vous d’affaire avec des banquiers. Le choix du lieu s’inscrit dans la lignée du ton grave de Bond. En parlant de gravité, le plan suivant nous montre une arme qui s’avance. D’emblée de jeu, dès le quatrième plan, on a déjà des signes de la dangerosité de la situation, la menace est présente. De plus, le processus de dévoilement de l’objet accroît le suspense et la surprise. Le suspense et la surprise sont même doubles dans ce plan puisque le personnage est de dos et on ne connaît pas son identité. Son identification nécessite un deuxième processus de dévoilement. Les stores ajoutent une impression de huis-clos, privilégie l’aspect secret du rendez-vous et monte la tension. En quatre plans, Michel Apted donne donc beaucoup d’informations. D’emblée, la scène se veut efficace mais Apted ne s’arrête pas là. Le plan suivant montre Bond, toujours avec ses lunettes, cette fois-ci encerclé par deux hommes qui le fouillent. On comprend vite que ce n’est pas une banque comme une autre. Cinq hommes occupent la pièce, l’arrivée d’une femme attise la curiosité du spectateur, par ailleurs mise en valeur par sa position, à gauche. Le léger jeu d’ombres sur son visage la rend quelque peu trouble, énigmatique. La curiosité est accrue par sa tenue, toute en noire. Un autre élément intéressant dans ce plan, la valise spacieuse au premier plan à droite tape l’oeil. Au centre le coffret de cigarettes, important pour une future blague dans une scène à venir mais aussi pour une probable comparaison que l’on pourrait faire indirectement avec la valise gigantesque de l’homme à droite. Il faudrait peut-être donc moins se concentrer sur ce petit coffret que sur la valise.  Il est intéressant de relever que Bond est plus intéressé par la figure féminine que les cigares. Au plan suivant, la valise occupe le tiers de l’image, son ouverture tape l’oeil une nouvelle fois. Michael Apted insiste sur l’objet qui a véritablement de l’importance. Toutefois, le réalisateur n’oublie pas de filmer le coffret pour placer convenablement la future moquerie de Bond.

Toujours debout devant les stores, la position du banquier lui apporte une impression de domination envers Bond. Bond se permet de glisser une plaisanterie, «j’apprécie énormément les rondeurs», assez plaisante, elle met plutôt à l’aise dans une situation pleine de tensions. Le gros plan suivant sur la femme et son regard menaçant souligne une nouvelle fois l’importance du personnage. Le plan rapproché suivant se focalise sur James Bond. On peut noter la volonté de rappel de son encerclement par deux gardes du réalisateur. Mais, l’image reflète autre chose, de plus important encore : l’encombrement de la pièce. On peut en effet voir en arrière plan la multitude des objets dans cette petite pièce de bureau. Les chaises sont volumiques et de forme géométrique, elles prennent beaucoup d’espace. D’ailleurs, l’homme qui avait apporté quelques secondes avant la valise était forcé de contourner les objets, en sortant du cadre, pour y revenir. Il faut donc contourner les obstacles dans cette pièce encombrante. Ce plan accroît la tension. Cependant, l’encombrement ne s’arrête pas là. Le bureau du banquier, non seulement, occupe presque toute la pièce mais est aussi surchargé et comme s’il ne suffisait pas, la femme y a déposé dans un plan précédent le coffret de cigares. On peut aussi remarquer la présence de l’étagère qui contribue à cette atmosphère oppressante. Il est inutile d’ajouter que la foule présente dans cette scène, six personnes, ne fait que monter les tensions. Avec le rappel de l’arme au premier plan et l’encerclement aux limites du cadre, on peut vite avoir l’envie de quitter cette pièce, le plus vite possible !

Le gros plan sur James Bond souligne le tournant dans la discussion. Bond aborde le véritable sujet, la raison de sa venue. Il enlève d’ailleurs ses lunettes, il est entré dans le vif du sujet, il mène une enquête. Suit un champ contre champ classique avec toujours la présence des stores qui confère à la scène une oppression croissante. Les plans sont rapides, ils durent deux secondes chacun. Le rythme s’accélère. La caméra finit par s’éloigner du banquier pour s’approcher de Bond. Le plan rapproché et le jeu des acteurs suggèrent un conflit futur, mais non lointain. Le gros plan qui suit insiste sur le jeu avec les lunettes. Le banquier se lève, la caméra accompagne son mouvement. La pièce est surchargée d’hommes. Le plan suivant montre la femme assise et un autre homme à droite. Apted suggère une présence d’hommes qui confirment l’oppression et l’encerclement grâce à de beaux hors-champs. Le banquier se place derrière Bond, opte pour une attitude menaçante. Bond est encerclé, devant lui se trouve une table surchargée, à ses côtés deux hommes et derrière un banquier qui fume, tout ceci dans une petite pièce encombrée. Le gros plan qui suit place les lunettes à gauche, respectant la règle des tiers. Depuis la première seconde, Apted suggère l’importance des lunettes dans l’intrigue. Elles vont véritablement jouer un rôle fondamental. James Bond retourne à peine sa tête et n’accorde plus d’intérêt au banquier, montrant qu’il contrôle cette situation.  Le gros plan suivant place une nouvelle fois le banquier devant des stores, certes moins oppressants. Le banquier a perdu d’avance son jeu, il est en train de perdre le contrôle de la situation et récite stupidement une théorie basée sur des chiffres, moquée par Bond. Les hommes qui encerclent Bond dégainent cette fois-ci leur arme, ils se préparent à maîtriser 007. La sortie des armes est accompagnée par une musique troublante, menaçante, cependant Bond ne semble pas inquiet, au contraire. Le gros plan sur la table rappelle l’arme de Bond qui va donc bientôt être utilisée, mais comment ? C’est tout l’intérêt de la scène.

On remontre Bond puis l’insert sur les lunettes, qui sont la véritable star de la scène puisqu’elles vont permettre à Bond de prendre le dessus et surprendre. Le raccord avec le plan suivant montre que leur action est liée avec l’arme. C’est alors qu’un flash occupant tout le cadre nous aveugle soudainement, dégageant une fumée qui enveloppe toute cette pièce encombrée. La scène de combat peut débuter enfin. Bond est déterminé, il neutralise tous ses adversaires et interpelle ensuite le banquier pour le menacer. Il sera d’ailleurs seul dans le cadre avec l’arme de Bond. Toutefois, avant même de parler, il meurt, poignardé. Le couteau apporte un effet de surprise qui était bien évidemment imprévue dans le plan de Bond. Le raccord avec les yeux de Bond montre la porte qui s’ouvre. Bond était donc espionné, il vient de perdre le contrôle, il s’est fait avoir dans son propre jeu et les imprévus ne font que débuter. Le mouvement de la caméra suit Bond, la musique est entrainante. La perte de contrôle est totale, elle atteint son paroxysme. Bond ressort de la pièce pour y rentrer. Il s’enferme dans la pièce, le rythme s’accélère grâce au mouvement de Bond vers la fenêtre et les sons de sirènes. Le raccord avec l’extérieur montre justement les voitures de police. Bond doit maîtriser plusieurs éléments : la cage d’escalier, c’est à dire l’intérieur, mais aussi les voitures de police, à l’extérieur. Une nouvelle fois, Bond est encerclé, mais cette fois-ci la maîtrise de la situation est presque nulle à cause de ces imprévus. Comme si cet encerclement ne suffisait pas, un deuxième effet de surprise a lieu, entrainé par la musique, Bond se retourne et voit l’homme avec son arme. Décidément, la situation est devenue catastrophique. Le gros plan souligne l’inquiétude de Bond, la perte de contrôle devient totale. Cependant, le viseur d’une arme apparaît sur la veste de l’ennemi, rendu plus explicite par un insert. Bond ne contrôle plus rien, il est en roue libre. C’est alors que le troisième effet de surprise survient, le sniper tire sur l’adversaire. Bond tombe, se réfugie face à ce piège dans lequel il est tombé. La musique inquiétante accroit la curiosité de la scène. Bond constate l’éclat dans la fenêtre et essaie d’identifier le sniper. La caméra tourne mais Bond constate l’absence de signes éventuels permettant une identification. Les imprévus ne font que s’enchainer. L’architecture colossale environnante domine la petite pièce encombrée et rend l’oppression, et l’encerclement encore plus intenses. Les bruits de la porte constituent le quatrième effet de surprise, ils agacent et accroissent la tension. Caché, Bond doit trouver une solution pour s’échapper, il doit improviser.

L’improvisation de Bond est plaisante. Le gros plan sur le rideau est statique, il suggère que Bond a trouvé une idée, laquelle est confirmée par la musique. La caméra, toujours statique, montre la confection d’une corde. La caméra est toujours statique lorsque Bond va chercher la fameuse valise qui avait tapé l’oeil plusieurs fois. Puis, le plan sur la valise est lui aussi statique. Ces plans statiques suggèrent que la caméra contemple l’action de Bond, elle est intéressée par son idée et pourrait s’en amuser, assez curieuse, exactement comme nous. A l’image de la caméra, on est statique, on veut voir comment Bond agit pour confectionner sa corde et aller jusqu’au bout de son idée. La scène peut prendre un ton plus plaisant, comique puisque Bond est en train d’improviser et on ne sait pas jusqu’où l’improvisation peut le mener. La caméra statique permet de montrer que Bond utilise les moyens du bord : il y a une corde, il la prend, il y a un corps, il en profite, il y a une valise, il s’en sert. C’est rapide, efficace et plaisant. Bond ne se pose pas de questions, dans une telle situation, il ne peut qu’utiliser les moyens qu’il a, qui restent ici limités mais imaginatifs. Un autre plan statique montre la porte, ce qui accroit le suspense, Bond doit être rapide avec son jeu de corde. Enfin, lorsqu’il ressort, la caméra suit son mouvement de chute dans le vide. Survient alors le thème musical de James Bond qui souligne l’extraordinaire de la cascade, réalisée véritablement. Les plans statiques continuent, on admire et on s’amuse de l’improvisation, à l’intérieur mais aussi à l’extérieur. C’est une caméra cachée, la scène devient comique. Le blocage de Bond dans le vide accroit le suspense mais surtout le comique de la scène. La caméra cachée continue avec l’effort physique de l’homme attaché. Bond est bloqué au milieu de nul part, dans le vide, c’est le résultat de son improvisation. La caméra cachée est assez amusante, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Bond a réussi, alors qu’il avait perdu le contrôle, son improvisation lui a permis de s’échapper à l’oppression et à l’encerclement. C’est un coup de maître. Michael Apted rend donc les trois premières minutes du film très efficaces et ce, pour plusieurs raisons, on l’a vu, mais il ne s’arrête pas là puisqu’il va bientôt concocter une des plus bluffantes scènes d’actions de la franchise avant que le générique ne défile.

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