Critique et analyse – Le faux coupable

Le_Faux_Coupable

  • Date de sortie : 1 mai 1957 (1h45)
  • Réalisateur : Alfred Hitchcock
  • Avec : Henry Fonda, Vera Miles, Anthony Quayle, Harold Stone
  • Tous publics
  • Allociné spectateurs : 3.8/5

Le faux coupable est un film passionnant. Beaucoup se demandent s’il s’agit réellement d’un vrai Hitchcock, avec un réel suspense et un scénario digne de lui, c’est à dire une intrigue à rebondissements. Ils montrent leur déception envers ce film, qui est d’ailleurs souvent oublié dans les coffrets ou les listes de classement de la filmographie du maître. Et pourtant…il s’agit certes d’un Hitchcock différent mais il a bien le droit de faire une oeuvre différente, non? C’est justement dans cette différence que Hitchcock arrive à épater puisqu’il réussit totalement l’oeuvre. Et oui, Hitchcock est un artiste complet.

Capture d’écran 2015-02-15 à 12.33.04

Manny Balestrero, musicien de jazz, est accusé d’un hold-up. C’est en allant chercher de l’argent à sa banque que les employés le reconnaissent comme l’homme ayant commis le vol quelques semaines plus tôt. Manny, avec l’aide de sa femme, va tout faire pour prouver son innocence.

Capture d’écran 2015-02-15 à 12.31.22

Le film, du début jusqu’à la fin, installe un véritable malaise. Le spectateur s’identifie au personnage d’Henry Fonda, Manny, et est mal à l’aise. Nous allons analyser les modalités de ce malaise, comment Hitchcock parvient à rendre totalement le spectateur mal à l’aise. Tout d’abord, il faut dire que le film est réaliste, filmé comme un documentaire, ce qui renforce le réalisme de l’adaptation des faits réels. Les décors sont réels, certains sites sont même identiques à celles de la véritable affaire. Le film est très urbain, avec une atmosphère qui peint véritablement New York, ses intérieurs et ses extérieurs brumeux. Le spectateur est donc plongé dans un réel décor, un véritable contexte. Ceci est presque déjà contraire aux idées de Hitchcock, qui est totalement contre le vraisemblable. Les décors témoignent donc du réalisme de l’oeuvre et de sa différence avec les autres films de Hitchcock.

Capture d’écran 2015-02-15 à 12.47.26

Le scénario rend le spectateur encore plus mal à l’aise. Il renforce le réalisme global. C’est véritablement une étude psychologique réaliste, le suspense consiste uniquement en l’évocation et la résolution d’une erreur judiciaire. L’intrigue est linéaire, ce qui accroit le mal à l’aise, la tension est liée aux états psychologiques des personnages. Ici, on ne va même pas s’intéresser à capturer le véritable coupable, d’ailleurs il n’y a presque aucune résistance. L’absence d’action renforce encore plus la linéarité de l’intrigue. Hitchcock s’intéresse seulement à l’étude psychologique. Le scénario du film se différence littéralement des autres films du réalisateur. Prenons le dernier film de Hitchcock, L’homme qui en savait trop. Dans ce film, on avait eu droit à un final spectaculaire avec une course contre le temps pour sauver une vie. L’action était totale, le suspense culminait à son maximum, avec une musique qui montait en crescendo. Le spectateur ne pouvait pas savoir, dès le début, comment allait se résoudre l’intrigue. C’est le même cas dans La main au collet qui met en scène des scènes d’action et des rebondissements finals. Le scénario a surpris beaucoup de critiques, qui ont dénoncé sa qualité, n’étant pas à la hauteur de celle d’autres scénarios. Les critiques s’attendaient à des rebondissements, pensaient qu’Henry Fonda jouait un vrai coupable. En outre, le scénario était trop insuffisant. Et pourtant, la qualité du scénario est tellement bonne qu’elle parvient à rendre le spectateur mal à l’aise. On a donc, pour l’instant, deux éléments qui rendent le spectateur mal à l’aise, les décors et le scénario, et rendent le film totalement différent.

Capture d’écran 2015-02-15 à 12.32.18

Le mal à l’aise du spectateur est accru par une structure travaillée. Le personnage d’Henry Fonda est presque trivial, il n’a rien d’un héros. Tout est une histoire de coïncidences, on retrouve souvent ce thème dans la filmographie de Hitchcock. D’ailleurs, dans cette même lignée, le thème du faux coupable est aussi très récurrent chez Hitchcock, on peut citer beaucoup de films. Continuons pour la structure, qui instaure au début une monotonie. Manny joue tous les soirs le même répertoire musical, il rentre chez lui, toujours à la même heure, sans aucun retard, sinon il téléphone. Lorsqu’il se rend au restaurant, il prend toujours la même chose. Alors qu’il est accusé à tort d’être un voleur, il se bat pour prouver son innocence. Ce seront les échecs récurrents qui rythmeront son enquête, qui conduira jusqu’à une perte de la raison totale de sa femme, voilà deux motifs de plus pour rendre le spectateur totalement mal à l’aise. Il est intéressant de noter comment il apprend la perte d’un témoignage : il se rend avec son épouse chez le témoin, ce sont alors des fillettes hilares et souriantes qui annoncent la mort du témoin. Tout est perdu, ou presque, pour Manny. Il faut chercher d’autres pistes. Manny a en plus d’autres responsabilités lourdes, lesquelles sont la survie financière du ménage et la déliquescence psychologique de sa femme. C’est donc un homme abattu, perdu que l’on retrouve.

5

Un homme joué brillamment par Henry Fonda, qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles. Le regard de Fonda est perdu dans le vide. Il est totalement abattu, ne sait plus quoi faire, et il reste calme. Il réfléchit avant tout, et c’est sûrement cela qui explique sa passivité lorsqu’il est en prison. Aussi il ne sait pas quoi faire, c’est la première fois qu’il est en prison, c’est un choc. C’est pour cela qu’il exécute sans dire un mot, sans poser de questions. Les traits inquiets d’henry Fonda rendent l’interprétation magistrale. Henry Fonda est magistral, notamment lorsqu’il rentre pour la première fois dans la cellule de prison. Le choix d’Henry Fonda pour porter ce rôle est superbe, lui qui est un modèle d’innocence, de pureté, et même de saint. Henry Fonda développe un sentiment d’impuissance dans cette machine infernale. L’identification du spectateur pour ce personnage est inévitable et totalement humaine. C’est bien cette identification qui permet un mal à l’aise beaucoup plus intense durant tout le film. Il forme un duo très intéressant avec Vera Miles qui interprète sa femme avec beaucoup de nuances, l’actrice possède une palette d’émotions très intéressante. Son jeu est brillant et sa déchéance psychologique progressive bien interprétée. Vera Miles est une artiste complète et forme un excellent couple avec Henry Fonda. 

Capture d’écran 2015-02-15 à 13.00.16

La réalisation de Hitchcock est précise, pour que le film rende le spectateur encore plus mal à l’aise. Ce sont donc plusieurs facteurs, tous associés, qui rendent le spectateur totalement mal à l’aise. Ici, le sujet est trop grave, trop sérieux, pour que Hitchcock fasse son caméo habituel. Hitchcock ne s’amuse pas, il ne veut pas divertir le spectateur, il ne veut pas l’amuser devant un sujet trop grave. C’est pour cela qu’il décide d’apparaître tout au début du film, jouant son propre rôle, dans un premier plan inquiétant qui souligne sa silhouette dominante. La voix off annonce d’emblée la couleur et la gravité du propos. Le spectateur, d’emblée, sait à quoi s’attendre. Hitchcock développe beaucoup le sentiment d’impuissance dans cette machine infernale tout au long du film. La figure de la spirale lors de la première nuit en prison est essentielle. Elle installe un malaise, un vertige pour le spectateur. Il n’y a aucune solution possible. Le film est une tragédie…ou presque. Hitchcock n’est jamais toujours pessimiste, pour lui, il y a toujours des solutions. La seule solution pour Balestrero, c’est véritablement la croyance, la croyance envers dieu. La croyance est omniprésente tout au long du film, tout d’abord par le rosaire dans la cellule et lors du procès puis par l’image de Jésus. Il faudrait rappeler qu’Hitchcock est pratiquant, a fait ses études dans une école jésuite et provient d’une famille catholique. Sur la face innocente de Manny, alors qu’il priait devant l’image de Jésus, se superpose le vrai coupable, avec des traits secs et un regard menaçant. Serait-ce un miracle? Le montage superpose ici le Bien et le Mal. En somme, la réalisation de Hitchcock confronte la justice des hommes et la justice divine. L’oeuvre devient très profonde. Sa réalisation est sublime. Les plans sont magnifiques, avec une très belle photographie qui joue avec les clair-obscur, on abordera cela dans une analyse de séquence plus bas. Le jeu de lumière est magistral et insiste sur l’enfermement de Manny. La musique de Bernard Herrmann contribue au mal à l’aise du spectateur. Elle est insistante et irritante, avec des trompettes en sourdine. Le thème est très récurrent, ce qui insiste sur la linéarité du récit. La musique souligne la peur et l’incertitude de Manny. C’est aussi une musique qui accompagne une histoire douloureuse. Belle partition de Herrmann, encore une fois.

Capture d’écran 2015-02-15 à 13.05.06

Une scène en particulier : l’identification de Manny comme le coupable du hold-up

Il est intéressant d’analyser cette scène, qui est véritablement le déclenchement de l’intrigue. C’est ici que Manny est identifié pour la première fois comme un coupable. La réalisation de Hitchcock joue sur la culpabilité de l’homme et hésite à trancher, jusqu’à une réponse nette. Cette hésitation de réponse commence, au début du film, à rendre le spectateur mal à l’aise et lui annonce que ce n’est que le début de la machine infernale dans laquelle est tombée Manny.

vlcsnap-2015-02-15-13h06m50s95

Lorsqu’il entre, Manny ajuste le côté droit de sa veste, il y a donc quelque chose d’important sur le côté droit. On le découvrira plus tard. Il entre dans la salle. La dame au guichet est paisible avec la cliente. Dès que Manny entre, doucement, elle commence à le reconnaître. Elle fait alors attention à a la cliente et à l’homme. La cliente part, c’est au tour de l’homme, Manny s’approche donc. La dame devient de plus en plus inquiète. Il se place derrière les barreaux, les futurs barreaux de sa prison. L’enfermement commence dès maintenant. Il y a un gros plan sur lui qui insiste sur la longueur des barreaux qui occupe tout l’écran. Il entre ensuite sa main dans sa veste, le côté droit, tel un criminel prêt à sortir son arme. La dame est évidemment effrayée, non seulement elle reconnaît apparemment l’homme, le trouve inquiétant et pense qu’il va sortir une arme. Finalement c’est la police d’assurance qu’il sort, le MacGuffin du film. Alors que Manny se conduisait malgré-lui comme un criminel qu’il aurait pu être, le spectateur pouvait se dire pendant trente secondes qu’il est le coupable. Ce gros plan démontre véritablement qu’il est un faux coupable, c’est bien son comportement qui laisse croire. On a donc d’emblée, avant même que l’intrigue véritable débute, la preuve que c’est un faux coupable.

Capture d’écran 2015-02-15 à 13.09.34

Toujours effrayée, la dame se rassure tout de même. Le plan suivant nous montre un Henry Fonda dominant, beaucoup plus grand que la dame, lui regarde vers le bas alors qu’elle regarde vers le haut. La dominance est insistée avec le chapeau. On a donc toujours cette lignée, on fait croire que Manny est un coupable, et pourtant Hitchcock démontre en même temps que c’est un faux coupable, montrant son visage ne se souciant de rien sauf de l’assurance. Manny est calme, apaisé, écoute la réponse et n’a rien à cacher. Qui douterait de son innocence? Elle se retourne, le plan suggère qu’elle reconnait définitivement l’homme, elle va parler à sa collègue. Dans ce plan, il est intéressant d’observer la troisième femme au premier plan qui lance un regard suspect vers l’homme à deux reprises. Elle travaille donc, mais son attention est portée sur lui essentiellement. Alors qu’elles discutent, on voit toujours Manny dans l’arrière plan, il est toujours là, c’est bien de lui que l’on parle. Elles vont voir une autre collègue, toutes les trois regardent l’assurance, le MacGuffin mais personne n’y fait attention, et pourtant il se trouve bien au milieu de l’écran. Les trois regardent le papier, qui représente un moyen de rester discret et de ne rien divulguer. L’assurance est trompeuse. On voit toujours Manny en arrière plan.

Capture d’écran 2015-02-15 à 13.17.07

Le regard de Manny est complètement innocent, il est souriant, pense à l’assurance et rien d’autre. La dame n’est plus effrayée, elle joue maintenant un rôle et elle n’apparaît plus devant les barreaux, contrairement à lui. C’est elle qui va l’enfermer, en appelant la police par la suite. Il reçoit le papier, l’ombre au dessus de ses yeux le rend menaçant. Il adopte donc, malgré lui, le comportement d’un coupable. Elle a l’air souciante, on voir derrière elle la collègue partir dans une autre pièce pour propager la nouvelle, peut-être à la direction. Il relève la tête, l’ombre part, il n’y a aucune menace, ce n’est véritablement pas un coupable. L’ombre part lorsqu’il parle de sa femme, il est ici que pour un seul but : l’assurance de sa femme. Il la remercie, le dame sourie légèrement et le regarde bien partir. Elle l’accuse du hold-up à cause de perceptions fausses. 

Capture d’écran 2015-02-15 à 13.21.25

L’oeuvre de Hitchcock se révèle en définitive comme une belle réflexion sur la culpabilité des hommes, la fragilité des témoignages avec des constats amers et cruels. Film différent des autres films de Hitchcock même si le thème est plutôt habituel, il réussit à rendre le spectateur mal à l’aise pendant tout le film et surtout, parvient à émouvoir, notamment grâce à une interprétation magistrale de la part d’Henry Fonda et de Vera Miles.

  • Réalisation : 10/10
  • Scénario : 9/10
  • Casting : 10/10
  • Musique : 9.5/10
  • Ambiance : 9.5/10

Film : 9.5/10

Publicités

Un commentaire

  1. Benjamin · février 19, 2015

    Bravo pour cette série de lectures bien détaillées des films d’Hitchcock !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s