Critique et analyse – Complot de famille

  • Date de sortie : 9 avril 1976 (2h)
  • Réalisateur : Alfred Hitchcock
  • Avec : Karen Black, Bruce Dern, Barbara Harris, William Devane
  • Tous publics 
  • Allociné spectateurs : 3.4/5
  • Allociné presse : 5/5
Complot de famille est le dernier film d’Alfred Hitchcock, injustement considéré comme mineur dans sa longue filmographie et très souvent, pas ou peu connu du grand public. Pourtant, même si le film s’avère peu sérieux, il est très bien réussi. Hitchcock propose un film différent, insolite, dans lequel l’humour omniprésent se mêle au policier.
La richissime Miss Rainbird engage Blanche, une jeune voyante, et son ami George, pour retrouver son neveu Edward, dont elle veut faire son héritier. Nos enquêteurs en herbe retrouvent la trace d’Edward, dans un cimetière. Mais celui-ci s’est manifestement arrangé pour effacer les traces de son passé et avec sa compagne Fran, organise désormais l’enlèvement de divers dignitaires, en échange de rançon.
Le scénario est élaboré. Inspiré du roman de Victor Canning The rainbird Pattern, l’intrigue est moins noire et adopte davantage la carte de l’humour. A la différence du livre, Blanche ne meurt pas, mais l’inverse aurait pu ajouter plus de profondeur au film, c’est certain. Le récit est méticuleusement construit. La structure narrative est intéressante. Il faut faire attention aux détails. Cette comédie macabre mélange habilement humour et policier, c’est une charmante comédie des impostures. L’enquête menée par George est assez intéressante même si on l’aurait peut-être aimé, si on cherche la petite bête, un peu plus poussée.
Le scénario, gagnant du prix Allan Poe, propose une dynamique intéressante entre les deux couples. Il présente une histoire double dont les lignes se délacent parallèlement et se croisent. C’est un face-à-face de deux duos. Le parallélisme entre les deux couples les oppose, autour d’une symétrie centrale dont le point de convergence serait le diamant dérobé au début du film. J’ai déjà abordé cette figure du cercle, notamment dans Basic Instinct, les deux couples appartiennent au périmètre du cercle et sont distancés par le diamètre. Le diamant occupe le centre. Si l’un bouge, l’autre bouge aussi dans le même sens. L’un doit éliminer l’autre pour pouvoir rejoindre le centre, c’est à dire être confondu avec le centre. La figure devient un seul point. Il n’y a qu’un seul point commun entre les deux couples : tous deux sont des escrocs. Présentons les deux couples. Le premier couple est composé de Blanche et George, c’est la femme qui domine. Le deuxième couple est composé d’Arthur et Fran, c’est l’homme qui domine. Dès maintenant, on a une forme symétrique. Le premier couple est constitué de deux escrocs, ce sont des arnaqueurs sympathiques composés d’une fausse voyante et de son petit ami chauffeur de taxi. Le deuxième couple est constitué de deux criminels, deux escrocs notoires non amateurs, en recherche de sensations fortes, formés d’un pervers qui dissimule ses activités en tenant une bijouterie et son amante. Le jeu de chassé-croisé dans lequel les uns enquêtent sur les autres et vice versa est dangereux puisque les deux couples veulent déformer le cercle, ce qui va créer conflit. Ce sont deux duos de mystificateurs : commençons par Arthur, le faux joaillier, le faux gentil, le faux Arthur, puis Fran, la fausse blonde, la fausse grande, la fausse muette, Blanche, la fausse voyante avec une fausse voix et enfin George, le détective amateur qui s’improvise, le faux avocat, l’acteur. Arthur et Fran sont polis, charismatiques. Blanche et George sont sales et grossiers. Cependant, ils représentent une vision positive du couple contrairement à l’autre couple. Nous démontrons ce point dans un exemple qui va suivre après un petit élément intéressant du film : tous les éléments importants de l’intrigue vont par paire, par couple. L’intrigue forme une paire d’enlèvements : le millionnaire puis l’évêque, une paire de diamants, celui en pierre taillée et l’autre en baguette, un double meurtre, c’est à dire les parents adoptifs d’Arthur, brûlés vifs dans leur maison, un duos d’assassins que forment Arthur et le complice Maloney. Enfin l’adresse des criminels est curieusement binaire : Arthur et Fran habitent au numéro 1001 de Franklin Avenue. Il faut agir en duo pour avoir de la chance : l’assassin est solitaire, il périt dans un accident. Blanche décide de se passer de George et mène l’enquête, elle tombe droit dans les bras des criminels. Le scénario renforce donc les liens unificateurs et montre l’importance du rassemblement, de l’union, du travail en duo et donc le tragique de l’investissement personnel. 
La gastronomie, qui occupe une place importante dans le film, est un exemple concret qui permet de mieux comprendre les personnages. George adopte une cuisine grossière alors que Fran adopte plus une cuisine fine servie dans un joli plateau. George et Blanche mangent la bouche ouverte, parfois on a même du mal à comprendre ce qu’ils disent. Ils ont faim, ils mangent, même quand il écoute au téléphone, George ne peut pas s’empêcher de grignoter en même temps. C’est un contraste frappant avec l’autre couple : Arthur et Fran ne mangent rien, ne boivent rien. Pour les kidnappés, Fran prépare un filet de sole avec du persil, plat de veau à la parmesane, un poulet goûteux. Quant à George, lui, prépare des hamburgers à monter soi-même. Arthur et Fran sont intelligents, organisés, riches, beaux, vivent dans le luxe total. Blanche et George ont quant à eux un appartement humble, partagent des scènes de ménage, ils sont du côté de l’appétit de la vie. Ils n’ont donc pas besoin d’argent pour vivre heureux, unis, en partageant des goûts épicuriens. L’autre couple, lui, possède une fortune mais on se demande comment il la dépense. Quoi qu’il en soit, ils ne sont certainement pas du côté de la vie et mènent une vie plutôt machinale. Après tout, ils sont bien habitués au kidnapping et Fran ne mène qu’une routine en servant les kidnappés. Ils n’ont pas de temps à accorder pour eux. Ils portent presque toujours du noir. Ils sont toujours concentrés dans les affaires, ils en sont même obsédés. Ils ne pensent pas à profiter de la vie. 
Chaque acteur est à sa place et tient son rôle avec conscience et efficacité. Habituellement très pointilleux sur le dialogue, Hitchcock autorise l’improvisation de quelques répliques. Barbara Harris est excellente et interprète très bien son rôle. Elle joue très bien le rôle de la fausse voyante. Son compagnon de vie et de jeu aussi est très bien porté par Bruce Dern, bluffant. Il joue son rôle avec beaucoup de justesse. Les détails de la mise en scène sont intéressants, notamment pour son personnage. Son ton, ses gestes sont très bien adoptés. Karen Black joue bien, elle aurait pu perfectionner encore mais elle reste tout à fait honorable. Quant à William Devane, que l’on voit également, entre autres, dans la série 24 heures chrono, surprend dans un premier abord, puis convainc beaucoup grâce à une interprétation brillante, avec beaucoup de justesse. 
C’est donc un film très réussi dans filmographie d’Hitchcock, même si on est déçu par le niveau technique que propose ici le cinéaste. C’est le problème avec les plus grands, la comparaison est inévitable. La technique est comparée, oui, à des films comme La mort aux trousses, Fenêtre sur cours, Psychose, Sueurs froides et j’en passe, on peut prendre presque tous les films du maître. Oui, le niveau est en dessous mais il reste bon. Hitchcock ose, mais moins. Il faut dire qu’en 1976, il est très malade et les studios se comportent mal devant la concurrence de la TV. Hitchcock nous prive du suspens, il nous expose un divertissement policier comique avec un léger suspens mais aussi une certaine distanciation avec le spectateur. Il y a aussi un très grand problème à mes yeux, celui de la rétroprojection. Elle est utilisée non seulement en voiture mais aussi pour la bijouterie. Je veux bien pour les films des années 50 voire 60 – c’est même le charisme pour les films de cette époque -, sauf qu’Hitchcock a vraisemblablement oublié que la rétroprojection est plutôt has been en 1976 !! A travers divers exemples de scènes, nous allons essayer d’analyser la proposition technique du film. Hitchcock propose le pari risqué d’une scène d’exposition inhabituelle, près de 10 minutes de champ-contre-champ. Les formes géométriques sont omniprésentes : sphères, droites, parallélisme, symétrie. La fin est l’image du début, un parallélisme, on remplace le cristal du début par le diamant. La courbe est image de catastrophe. La route sinueuse lorsque Lumley perd le contrôle de sa voiture le démontre. Dans cette scène, le spectateur est assis à la place des passagers et doit partager leurs émotions, leurs peurs, leurs craintes. La pipe de Lumley est aussi courbe, il permet aux tueurs de le reconnaître. C’est un personnage qui n’aime pas l’ordre, complètement bordelique, il préfère le désordre, à l’image de sa cuisine. Prenons comme exemple aussi la scène où la maîtresse du bijoutier lui rend visite dans sa boutique, scène presque inutile mais très intéressante. Leur liaison doit rester secrète, tous deux jouent un rôle, lui celui du vendeur et elle celui de la cliente. Dès qu’ils parlent à voix basses et cessent de jouer la comédie, la caméra s’introduit dans leur univers en champ-contre-champ, révélant alors leurs vrais visages. Les personnages ne peuvent plus se dissimuler. Le dernier plan avec le clin d’oeil conclut le film et la carrière de Hitchcock, montrant que nous avons été complices involontaires, manipulés pour notre plus grand plaisir. La musique de John Williams est envoutante avec un très bon thème principal. 
 
Hitchcock n’a pas besoin de nous démontrer son talent. Avec Complot de famille, il change de ton. Il s’amuse, nous amuse aussi. L’intrigue reste intéressante du début à la fin, les personnages fascinants et la musique honorable. On rigole, on s’inquiète parfois. Cette comédie policière insolite est une belle réussite, c’est certain!
Publicités

7 commentaires

  1. Ornelune · octobre 23, 2014

    Entre géométrie et gastronomie, vos pistes nous intéressent ! Le cercle et ces couples traversant sa courbe mériterait presque une infographie ! Pour ce qui est de la voiture sabotée, n'oublions pas (d'où peut-être aussi les effets spéciaux employés) qu'elle fait écho sur un mode comique à la course en voiture dans la Main au collet. Sur notre site, nous montrions en quelques mots toute la modernité d'Hitchcock et les liens de son dernier film avec le Nouvel Hollywood. Je me permets (n'hésitez pas non plus à laisser votre lien sur nos pages !)
    http://www.kinopitheque.net/complot-de-famille-family-plot/

    J'aime

  2. Ornelune · octobre 23, 2014

    Et quid du mystère de la perruque dans le frigo ?

    J'aime

  3. Keyvan Sheikh · octobre 23, 2014

    Je vous en prie, il est toujours intéressant de lire d'autres analyses. Oui, il y a tellement de choses à dire sur ce film, comme sur tous les Hitchcock d'ailleurs, qu'on oublie certains points. La scène de la route, fait écho à la « Main au collet » et à « La mort aux trousses ». J'ai découvert un très beau blog intéressant, je ne dirai pas non à un échange de liens si vous le souhaitez. Merci.

    J'aime

  4. Keyvan Sheikh · octobre 23, 2014

    Et bien, je trouve que c'est un élément purement hitchocockien…tant il aime laisser le mystère planer sur certaines choses…

    J'aime

  5. ornelune · novembre 29, 2014

    Un McGuffin pour le fun alors !

    J'aime

  6. Pingback: Dossier – Les parties du corps au cinéma | Fenêtre sur écran
  7. Pingback: Dossier – San Francisco dans les film | Fenêtre sur écran

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s